La Biennale de Sharjah s’affirme à contre-courant du sensationnalisme

Depuis plusieurs années, les pays du Golfe misent massivement sur la culture pour renforcer leur soft power. Bien ancrée dans le paysage artistique international, la Biennale de Sharjah ouvre sa 16e édition sur le thème « To Carry », visible jusqu’au 15 juin. Elle confirme sa réputation d’événement exigeant et résolument international, en phase avec les grandes réalités du monde contemporain.
Une foule impressionnante était rassemblée à Al Mureijah Arts Square le 6 février dernier pour l’inauguration de la 16e édition de la Biennale de Sharjah. Pas d’artifices ni de sensationnalisme comme il en serait de coutume dans l’émirat voisin de Dubaï, c’est avec une simplicité qui détonne que la Sheikha Hoor Al Qasimi, présidente de la Sharjah Art Foundation (SAF) et curatrice de la dernière édition en 2023, annonce le coup d’envoi de l’événement artistique le plus attendu de la région. Preuve de l’importance de cette biennale qui trace son sillon depuis 1993, le curateur en chef de la prochaine Biennale de São Paulo, Bonaventure Soh Bejeng Ndikung, avait fait le déplacement et attirait les regards des artistes et directeurs de galeries souhaitant mettre en avant leurs œuvres.Les curatrices avouent avoir pris un réel plaisir dans cette édition où tout était possible. Celles-ci révèlent avoir eu des « idées folles et n’étaient pas sûres que certaines choses pourraient être réalisées techniquement ou conceptuellement ». Elles décrivent l’Émirat de Sharjah comme ayant la capacité d’absorber leur chaos créatif. De fait, mobilisant entièrement l’Émirat gouverné par sa famille, Hoor Al Qasimi a su accompagner l’équipe curatoriale en permettant des prouesses techniques sans précédent. Propriétaire de la quasi-totalité des sites culturels de la ville, la Sharjah Art Foundation a les mains libres pour organiser un projet de cette envergure. Ainsi, le Old Jubail Vegetable Market est réquisitionné entièrement pour présenter les installations d’Ellen Pau et d’Aziz Hazara. Les échoppes de l’ancien marché de légumes de la ville de Sharjah sont transformées en constellation de galeries d’art où sons et lumières immergent les visiteurs dans une expérience polyphonique multisensorielle. Le village abandonné d’Al Madam, enfoui sous le sable accumulé au fil du temps dans le désert d’Al Dhaid, devient un témoignage vivant des passés bédouins qui y ont laissé leur empreinte, enveloppé par une installation sonore immersive. Le parc géologique de Buhais, quant à lui, est également mis en lumière en tant que site conservant, dans ses couches terrestres, la trace des premiers habitants de la région du Golfe Persique.

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Courtesy de Sharjah Art Foundation

La violence comme toile de fondLa violence politique, Hoor Al Qasimi en fait un mot d’ordre en termes de réflexion pour cette biennale. Parée d’une keffieh traditionnelle palestinienne, elle a appelé, dans son discours d’inauguration, à garder à l’esprit et près du cœur ceux qui vivent dans des situations de crise, particulièrement à Gaza, concluant son adresse par un « Free Palestine » qui a fait retentir les applaudissements. Car l’édition de 2025, sur le thème « To Carry », investigue « la précarité dans des espaces qui ne sont pas les nôtres, tout en demeurant réceptifs à ces sites à travers les cultures que nous préservons », écrit l’équipe curatoriale exclusivement féminine. Les cinq curatrices — Alia Swastika, Amal Khalaf, Megan Tamati-Quennell, Natasha Ginwala et Zeynep Öz— explorent la violence politique, la crise environnementale et l’idée du corps féminin comme répertoire de connaissances, dans une exposition de plus de 250 œuvres, avec la participation de près de 200 artistes dont les œuvres ont été commandées ou sélectionnées par le comité de ces « Spice Girls », comme s’y réfère avec humour Tamati-Quennell. Si cette édition est indéniablement ambitieuse, le public a pourtant parfois du mal à comprendre le thème « To Carry » en termes de choix artistiques. Celui-ci semble être un titre méli-mélo pour parler des grandes crises de ce monde dans un contexte géopolitique intriqué. « C’est très difficile d’organiser une biennale en ces temps », explique Fabio Cavallucci, directeur de la dernière Biennale internationale de la Sculpture à Carrara. Malgré les difficultés, les cinq co-curatrices réussissent à aborder communément les notions de politique identitaire. Les questions de genre sont explorées sous une nouvelle lumière, notamment dans une installation sonore de Monira Al Qadiri, artiste koweïtienne née à Dakar, qui met en dialogue deux mollusques murex suspendus réfléchissant au phénomène biologique de leur changement de sexe et aux émotions que cela suscite. On traite aussi des concepts de divinité et de mythologie féminine, qui ont pris en popularité ces dernières années pour repenser la place de la femme dans des sociétés religieuses et spirituelles où son pouvoir représente un danger pour l’homme. The Reckoning, un collage de charbon sur papier, représente la figure mythique Calon Arang, populaire dans l’est de Java, en Indonésie, l’équivalent de Aïcha Kandicha au Maroc. L’artiste malaisienne Nadiah Bamadhaj réimagine l’histoire de cette femme, subvertie par l’imaginaire patriarcal, en la représentant poings serrés sous forme d’utérus. Bamadhaj se personnifie ainsi pour rejeter l’étiquette de « femme ménopausée ».

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Michael Parekōwhai, He Kōrero Pūrākau mo te Awanui o Te
Motu: Story of a New Zealand river, 2011. Collection Museum of
New Zealand Te Papa Tongarewa, Wellington

Le son crée des imagesComme les années précédentes, l’usage sonique est omniprésent. En traversant les couloirs des galeries, l’ouïe permet au même titre que le regard de contempler l’art. M’hammed Kilito, artiste marocain basé à Rabat, présente, dans une « cosmologie de médiums », une installation sur l’oasis de Figuig commissionnée par l’une des curatrices Natasha Ginwala et présentée à Bait Al Serkal pour sa section « Ancestral Wells » (Puits ancestraux, ndlr). « Le son crée des images dans l’esprit quand on tente de le déchiffrer », explique-t-il, « il contribue à l’imaginaire photographique ». Les sons de l’oasis de Figuig transportent alors le visiteur dans ce « patrimoine matériel et immatériel  [pour] revenir aux enseignements ancestraux et retrouver l’équilibre » dans un monde où l’humain est destructeur de son propre environnement, selon l’artiste.Particulièrement remarqué, le projet de la curatrice maorie Megan Tamati-Quennell — intitulé ihi qui désigne dans sa langue natale une force physique qui émane d’un individu — inspire l’admiration et le respect. Il rassemble à Sharjah une collection impressionnante d’œuvres d’artistes indigènes des continents américain et océanique. L’envergure du projet souligne ainsi la volonté de la Biennale de Sharjah de mettre en avant les minorités internationales au lieu de se concentrer uniquement sur les enjeux de la région golfique. La partie de ihi qui a capté l’attention générale est une collection des œuvres de Michael Parekōwhai, artiste maori de Nouvelle-Zélande, qui présentait le même piano à la Biennale de Venise en 2011. Cet instrument, réquisitoire des histoires du passé maori, est entouré d’une série de trois horloges Pipiwharauroa pour compléter une réflexion sur un passé « personnel, politique et ambigu », explique Tamati-Quennell. Au sein de la House of Wisdom (Maison de la sagesse, ndlr), deux statues d’éléphants, commandées pour la Biennale, sont également présentées. Elles font référence à l’idiome anglais ‘to address the elephant in the room’, une dénonciation des passés coloniaux et de l’oppression des groupes indigènes, dont le savoir est ignoré dans la production des connaissances collectives. Finalement, cette Biennale de Sharjah  consolide le statut de l’Émirat en tant que pionnier du développement des arts et de la culture. Sous la direction visionnaire de Hoor Al Qasimi,  la SAF réaffirme l’importance de Sharjah dans une démarche authentiquement dévouée. Cette biennale se différencie par sa simplicité rafraîchissante dans une dynamique régionale où la compétition pour le soft power passe à travers des programmations artistiques et culturelles toujours plus grandioses et sensationnelles les unes que les autres.Rania Kettani

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Cassi Namoda, Carapau in the deep abyss, 2024.
Commissionné par Sharjah Art Foundation.
Courtesy de l’artiste et Xavier Hufkens,
Brussels. Photo: Sebastiano Pellion di Persano
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Lorna Simpson, From Earth & Sky (Detail 9), 2016–2018. © Lorna
Simpson. Image courtesy de l’artiste et Hauser & Wirth. Photo:
James Wang
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Brian Martin, Baw-li tharra burriin Kamilaroi #3, 2023. Image
courtesy de l’artiste et Sharjah Art Foundation
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Rajni Perera, Lover not a Fighter, 2024. Collection privée de la famille Mahmud. Courtesy de l’artiste et Patel Brown, Toronto. Photo: Darren
Rigo
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Sangdon Kim, Bulgwang-dong Totem, 2021.
Courtesy de l’artiste et de Sharjah Art Foundation
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Aluaiy Kaumakan, Blooming, 2018.
Vines in the Mountains, 2020. Image courtesy de Liang Gallery et Sharjah Art Foundation
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Yhonnie Scarce, Orford ness (detail), 2022. Vue d’installation à la
Triennale Aichi 2022. Image courtesy de l’artiste et THIS IS NO
FANTASY, Melbourne Photo: ToLoLo studio © Aichi Triennale
Organizing Committee