Quelques mois avant sa disparition, Mohamed El Baz avait, comme il savait si bien le faire, conceptualisé un projet généreux, « Al Muaalakat ». Il comptait inviter plusieurs artistes à créer des sculptures ou installations sur la place Jamma El Fna. Cette idée fédératrice était aussi pensée comme un hommage aux pionniers de l’École de Casablanca qui, en 1969, avaient investi la célèbre place. Nous publions ici les propres mots de Mohamed El Baz et les propositions artistiques des artistes restées – pour le moment – esquisses.
La place Jamma El Fna1- Place centrale de Marrakech, autant l’histoire que ce qu’il se passe aujourd’hui
2- Place centrale dans la mémoire collective artistique du pays
3- Place centrale pour toutes les expositions, les expressions d’un peuple…
4- Place centrale pour notre / nos modernités
5- Place centrale pour les connexions avec le monde
J’ai souhaité inviter quelques artistes qui me touchent à participer à un hommage à ce lieu et à son histoire, à ses gens… les poètes, les conteurs, les acteurs et le public surtout.
Bien sûr, c’est un hommage et une volonté de poursuivre l’acte de 1969 fait par des artistes tels que Belkahia, Chebaâ, Melehi, Hamidi, Ataalah, Hafid.
Qui sommes-nous si nous ne nous souvenons pas de cela ?
Je pense à eux. Le titre Muaalakat vient de cela. Des esprits perchés, des esprits qui avaient à cœur d’échapper à la route tracée pour eux. Une conscience de ce qui allait advenir ensuite, pour le Maroc, pour l’Afrique, pour une autre conception du monde.Ce geste simple, en apparence, est fondateur pour notre pays. Il m’est apparu essentiel de réactiver cette énergie, cette volonté d’égal à égal…
Martin Luther King, né à Atlanta, en Géorgie, le 15 janvier 1929, et mort assassiné le 4 avril 1968 à Memphis, dans le Tennessee, est un pasteur baptiste et militant non-violent afro-américain pour le mouvement américain des droits civiques, fervent militant pour la paix et contre la pauvreté4 avril 1968, Lorraine Motel, Memphis, Tennessee, États-Unis.
En 1964, Nelson Mandela est emprisonné sous le numéro de matricule 46664 prison de Robben Island, où il reste dix-huit de ses vingt-sept années de prison. En prison, Sa notoriété s’étend au niveau international. Sur l’île, il effectue des travaux forcés dans une carrière de chaux.Mehdi Ben Barka (en arabe : المهدي بن بركة ), né en janvier 1920 à Rabat (Maroc) et disparu le 29 octobre 1965 à Fontenay-le-Vicomte (France), est un homme politique marocain qui fut l’un des principaux opposants socialistes au roi Hassan II et le chef de file du mouvement tiers-mondiste et panafricaniste.4 janvier 2011, Ben Arous, Tunisie. Mohamed Bouazizi.
Le projet de Jemaa El fna, le lieux des exécutions ? est un symbole de la ville et de tout ce qui doit se passer dans la ville… la fête, les exécutions, l’histoire.
J’ai voulu faire un lien entre notre culture et les différentes connexions avec le monde.
La religion, la politique, le sacré et le profane…Muaalakat, bien sûr, font référence au début de l’Islam.
Chaque tribu allaient accrocher des demandes, des poésies, des discours sur la Kaaba.
C’est surement pour cela que nous sommes une civilisation qui pense, qui se préoccupe de ce qu’elle à transmettre aux mondes alentours…En ces temps mouvementés, j’ai décidé d’inviter quelques artistes que je respecte profondément, à intervenir sur cette place mythique qu’est Jemaa El Fna.
On peut sûrement la nommer « le milieu du monde » et/ ou le monde suspendu… ?Mohamed El Baz—————————Les projets présentés par les artistes eux-mêmes

Youssef OuchraL’art doit-il être broyé pour être vendu ? » « L’artiste doit-il être broyé pour exister ?
« L’Aat-art » est un projet participatif ouvert à tous les artistes. Chacun est invité à proposer, en donation, les restes des productions d’œuvres. Ces rebuts seront transformés en poudre ou autres textures, puis mis dans des bocaux pour être enfin exposés dans une boutique de vente d’épices. Le propos est d’enlever l’identité visuelle de l’œuvre, de la rendre à sa matière brute et dans un même temps de soulever la question du marché de l’art, les critères de valorisation d’une œuvre ou ce qui définit un artiste. L’idée est de mettre en miroir deux types de marché : Le commerce des épices et celui de l’art.

Hassan EchairLes racines du ciel. « Impression d’Afrique » est une structure érigée en corde et parasols.
Elle provoque plutôt dans mon esprit une image, celle des racines du ciel et de la terre.
Le ciel comme parasol où tout est suspendu et la terre comme support qui aspire les ombres. Ombre propre, ombre portée, ombre enracinée, point d’ombre, rencontre d’ombres, croisement d’ombres, ombres furtives.

Fouad BellamineEn sorte, il s’agit d’écarter deux cubes pour faire penser à l’origine du monde.
Écartons deux formes et le sexe est à l’œuvre.
J’aime l’idée de la séparation. Sexuelle ou autre.
Le cul, les culs, ainsi défini est une matrice qui se parle à elle-même
Les cubes écartés sur un sol de miroirs brisés.
J’aime cette idée de donner à voir le désir d’une vie, comme une faillite.
Je vous renvoie à Francis Picabia, une des œuvres ultime sur le sujet ?

Driss OuaamarL’installation « Chroniques de Corde à Linge » présente une série d’impressions cyanotype de dessins et de souvenirs sur des matériaux gaspillés qui sont affichés sur une corde à linge. Cette configuration s’inspire de la vue familière des vêtements séchant après la pluie, en particulier dans les zones rurales. J’ai puisé mon inspiration dans les travaux sur la couleur et la photographie de Yves Klein et Clarissa Sligh qui explorent la spiritualité et l’infini. En incorporant des éléments environnementaux tels que des dessins et des photos de souvenirs, je vise à évoquer des émotions chez les spectateurs et à les connecter à quelque chose au-delà d’eux-mêmes. La corde à linge sert de métaphore visuelle pour la nature cyclique du renouveau, évoquant l’idée d’un processus naturel de nettoyage et de rajeunissement. Chaque pièce sur la corde à linge représente un souvenir ou une expérience unique qui a été capturée et préservée grâce au processus cyanotype, mettant en évidence la valeur des histoires personnelles et l’importance de les préserver.À travers « Chroniques de Corde à Linge », j’espère créer un espace où les spectateurs peuvent réfléchir à leurs propres expériences et émotions tout en réfléchissant aux problèmes sociétaux plus larges. La combinaison de l’attendu et de l’inattendu, du personnel et de l’universel, crée une expérience multi-couches qui invite les spectateurs à s’engager avec l’installation de leur propre manière unique.

Safaa Erruas L’œuvre « le Prisme », conçue pour la place Jamma El Fna, est pensée comme une narration poétique inspirée des lieux chargés d’histoires, de formes, d’odeurs et de couleurs. Elle est composée de centaines de tamis entièrement blancs fabriqués par des artisans et rassemblés comme une volée d’oiseaux suspendue dans le ciel. Une façon d’évoquer l’esprit de la liberté, de l’enchantement et de la légèreté à partir d’un élément basique – mais de forte connotation – et d’une plasticité particulière qui permet à la lumière de dessiner des ombres à l’infini. « Le Prisme » permettrait aussi d’évoquer un échange expressif entre l’œuvre et l’espace qui l’accueille, invitant l’observateur à se perdre dans les nombreuses réalités liées aux multiples interprétations possibles.

Saïd Ait ElmoumenIl s’agit de créer un cube de 3 mètres de hauteur. Chaque côté est constitué de miroirs aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’œuvre. Une des faces de ce cube s’ouvre entièrement pour donner accès au public. C’est une installation interactive pour tenter de rendre l’infini visible. On est dans le reflet de l’espace externe.

Kamal EssousiL’Arbre des grands-mères.
L’arbre égale l’initiative de la vie.
L’arbre est le plus tendre, génétiquement équilibré et indispensable hérité de
notre patrimoine culturel.

Simohammed Fettaka« TERRE CONTRE TERRE » : Sculpture, en terre cuite, 2020.
Sur ces sculptures dont les bras forment le salut militaire, sont inscrits les paroles et témoignages de soldats marocains, anciens combattants en France, qui ont participé à la seconde guerre mondiale.

Amina Ben BouchtaProposition 1:
Une crinoline de 2 mètres en feutrine de laine, à la fois souple et rigide, à l’intérieur de laquelle flotte un nuage. Cette reprise de mon élevage fétiche sur la place Jamaa El Fna est en soi un conte, une histoire symbolique. Une représentation d’une structure invisible rendue visible. La feutrine est un élément de l’artisan, maître des lieux de la place, le nuage est art et esprit contenu.
Proposition 2:
Un vidéo mapping d’une crinoline structure/sculpture qui danse sur un poème (mu’allaquat) chanté. Monté sur petites roues la pièce tourne, danse, évolue en projection sur un bâtiment de la place.

Abdelkrim Ouazzani Mohamed El Baz écrit à propos du sculpteur : « Personne n’a jamais parlé de la connexion entre Abdelkrim Ouazzani et Alberto Giacometti. Pour moi c’est une évidence absolue. Pour un sculpteur, cela veut dire quoi d’être immobile ? Les Chars, les personnages en marche, c’est quoi être immobile en sculpture ? Je pense souvent à Giacometti et Ouazzani quand ils parcourent les rues de Paris, de Rome, de Venise, de Chicago et autres, avec leurs sculptures dans des boîtes d’allumettes.»

Younes Atbane Atbane Youness a exposé ses installations et réalisé ses performances dans de nombreux lieux à travers le monde dont la Casa Encendida de Madrid, l’Institut du Monde Arabe à Paris, le Musée d’art Moderne & Art Contemporain Mohammed VI à Rabat, le British Museum à Londres ou encore le Mucem à Marseille.

Le point de vue de Brahim ALAOUISe référer aux expériences artistiques du passé et s’interroger sur leurs valeurs de sens et d’engagements dans la cité aujourd’hui relèvent des intentions louables de cette exposition collective et virtuelle baptisée « Mouallaquat ».
Le choix du titre en arabe mouallaquat (« les suspendues » en français) nous renvoie dans l’Arabie préislamique au vie siècle, quand se déroulait un événement commercial et littéraire annuel à Souq Okaz, près de La Mecque, où les poètes des diverses tribus récitaient publiquement leurs vers. Les poèmes jugés les plus excellents étaient récompensés et se voyaient brodés en lettres d’or et suspendus sur les murs de la Kaaba de La Mecque.
Ces interventions dans l’espace public à l’époque, qu’en peut qualifier aujourd’hui de performance poétique et d’installation artistique, se perpétuent sous d’autres formes, comme sur la place Jemaa el-Fna, lieu majeur d’expressions et d’échanges de traditions culturelles populaires de Marrakech depuis sa fondation au xie siècle.
La place Jemaa el-Fna connaîtra l’irruption en son sein de l’art moderne lors de l’exposition historique « Présence plastique », initiée par le groupe de l’École des beaux-arts de Casablanca en 1969, qui prônait l’intégration de l’art dans l’espace public et sa mise au service d’une culture moderne et émancipatrice dans le Maroc postcolonial.
L’exposition « Mouallaquat », qui se place sous le signe de la filiation, est initié par l’artiste Mohamed El Baz et s’inscrit dans son projet évolutif « Bricoler l’incurable ». Pour lui, l’art, dit-il, « n’est utile que si ça répare quelque chose dans mon rapport intime au monde ». El Baz invite un groupe d’artistes amis à le rejoindre autour de cette exposition conçue sous une forme virtuelle. Elle s’installera sur le toit du musée du Patrimoine immatériel récemment inauguré place Jemaa el-Fna et se révélera au public muni de casques de réalité augmentée, en déambulant dans un univers artistique immersif superposé à la vue panoramique de cette fameuse place.
En recourant au virtuel dans l’espace public, l’exposition « Mouallaquat » a entre autres, le mérite d’explorer localement un nouvel outil de diffusion et d’animation et de contribuer à repenser l’accès à l’art et à la culture de demain.
Brahim ALAOUI
Paris le 16 novembre 2023