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Land Art au Maroc, la difficile éclosion

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Unique festival de Land Art au Maroc, le FLATTA essaye patiemment d’installer cette pratique artistique dans la région du nord. Pour sa troisième édition, une dizaine d’artistes ont proposé des installations en plein air à Tanger et à Belyounech.

Le Maroc, terre de Land Art ? Difficilement, répond tout de go Jean-Christophe Michaut. Il y a 3 ans, ce Français installé depuis une dizaine d’années au Maroc lançait avec l’association tangéroise ZANKA 90, le festival Land Art Tanger Tétouan Al Hoceima (FLATTA). Le seul festival Land Art existant aujourd’hui au Maroc. 

Chaque année, ce vieux briscard, estampillé “ex-Canal +”, invite en résidence à Tanger une dizaine d’artistes triés sur le volet par ses soins (le comité de sélection c’est lui!). Objectif : créer des installations in situ dans le parc Perdicaris et sur la plage de Belyounech. 

Contrairement au Land Art historique, les oeuvres ne sont pas produites directement sur le site avec les éléments glanés sur place. Mais n’en déplaise aux puristes, le FLATTA reprend les fondamentaux qui ont fait de ce mouvement une avant-garde et qui, près de 60 ans plus tard, garde toute sa pertinence. A fortiori lorsque l’Amazonie brûle sous le regard éberlué ou incrédule des téléspectateurs du monde entier.

Mohamed Al Cheikh El Alaoui, 2050, 2019, installation in situ (Parc Perdicaris - Tanger)

À BAS LES WHITE CUBES 

Sortir l’art des White Cubes qui ne drainent qu’une petite élite. Envoyer valser les espaces institutionnels et le consumérisme urbain pour une (re)connexion avec la nature. “Le Land Art n’est qu’une appellation commode pour désigner des pratiques qui élisent la nature comme matériau et comme surface d’inscription”, résumait le critique d’art Gilles Tiberghien. Une “surface d’inscription” sur laquelle Mohamed Al Cheikh El Alaoui, l’un des artistes de la 3e édition, esquisse une empreinte digitale de quatre mètres sur six. La terre devient palimpseste et l’empreinte dessinée, métaphore de l’influence – néfaste, nous dit l’artiste – de l’homme sur son environnement. 

En contrebas de la maison du consul américain Perdicaris à qui appartenait, au tournant du XXe siècle, le parc qui porte son nom, elle appelle aussi à s’interroger sur les traces laissées par la période coloniale dont Tanger a été l’un des symboles. Peut-être même que l’empreinte de Mohamed Al Cheikh El Alaoui fait résonner, face à cette Méditerranée, les empêchements des aspirants à l’exil dont le simple fait d’être né en Afrique fait barrage vers cette Europe désirée. L’empreinte digitale comme outil biométrique d’identification et d’identité insécable. 

Antonin De Bemels, Cris Muets - Chorale, 2019, installation in situ (Belyounech) crédit photo : Antonin De Bemels

LES IDOLES DISPARUES

Du Land Art se dégage une poétique de la ruine et de l’archaïque, dit-on. On la retrouve dans les masques qu’Antonin De Bemels (Belgique) moule dans la terre et qui réveillent les anciennes idoles de la forêt tout comme chez Fred Chemama qui a investi les vestiges d’une ancienne dépendance qu’il a aménagée et parsemée de petites créatures de pierre et de débris cueillis ici et là. Le lieu abandonné et jonché d’ordures devient, après intervention, refuge atemporel.

Comme la plupart des artistes sélectionnés pour cette 3e édition, Chemama ne se revendique pas du Land Art. L’artiste français est plus connu pour ses photographies-performances, les Gestogrammes, ou pour sa Foz machine, une installation vidéo interactive hallucinante qui “reproduit la pose longue photographique en temps réel et en vidéo”. Un expérience sensible et indescriptible qu’il a réalisée devant un petit groupe lors du week-end d’inauguration (29-30 juin 2019). La photographie comme la vidéo sont pour cet artiste “un prétexte à la rencontre et à l’action commune”. 

 

Fatima Morjani, Rkia, 2019, installation in situ (Parc Perdicaris - Tanger)

WORK IN PROGRESS

Prendre le temps de regarder. Regarder autrement. Avec L’installation Rkia, Fatima Morjani transforme un vieil arbre frappé par la foudre en curiosité grâce à ses panneaux de papiers végétaux, réalisés à partir de plantes endogènes. Sans peinture, cette artiste d’Azemmour expérimente et compose ses oeuvres en jouant avec la diversité des plantes qui forment ensuite la trame et la composition de ses tableaux. Dans le parc Perdicaris, son installation interpelle les promeneurs tout comme celle de la jeune Saoussan Melehi qui “tisse” de fils rouges le tronc de deux arbres qui s’enlacent en un baiser végétal. 

La 3e édition du FLATTA se termine en octobre. A-t-elle vraiment une fin? Les oeuvres, modifiées par le temps, ne seront pas enlevées volontairement. Elles resteront jusqu’à la prochaine édition. Sans doute n’y trouve-t-on aujourd’hui que des traces, des résidus. C’est le jeu. Et à la question “Y-a-t-il du Land Art au Maroc ?” Une réponse : Work in progress! 

 

E.O

3e édition du Festival Land Art Tanger Tétouan Al Hoceima – Juillet-Octobre 2019, Parc Perdicaris/Rmilat (Tanger) et Plage de Belyounech.

Avec Antonin De Bemels, Fred Chemama, Amina Bensalah, Mohamed Al Cheikh El Alaoui, Abderrahim Benattabou, Ahmed El Amine, Saoussan Melehi, Fatima Morjani, SINEANGULO. 

 

Saoussan Melehi, L'arbre sensible, 2019, installation in situ (Parc Perdicaris - Tanger)
Saoussan Melehi, L'arbre sensible, 2019, installation in situ, (détails) - (Parc Perdicaris - Tanger)
Amina Bensalah, Ya rab, 2019, installation in situ (Parc Perdicaris - Tanger)
Abderrahim Benattabou, The giant Ant, 2019, installation in situ (Parc Perdicaris - Tanger)
Fred Chemama, Nomad No House, 2019, installation in situ (Parc Perdicaris - Tanger)
Ahmed El Amine, Saint Arbre, 2019, installation in situ (Parc Perdicaris - Tanger)
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