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L’art, une arme géopolitique?

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Que l’art contemporain soit devenu un instrument du soft power ne fait plus aucun doute. Mais en quoi cette donnée bouscule-t-elle la définition même de l’art ? Cinq essais creusent la question.

Exposition de Jeff Koons au Château de Verseilles en 2008 (ici le Balloon Dog, réalisé en 1994-2000)

America first

En 1990, l’universitaire américain Joseph Nye créait le concept de soft power pour définir la façon dont un pays pouvait « étendre son influence en temps de paix », selon les mots de Nathalie Obadia, auteure de Géopolitique de l’art contemporain. Son ouvrage analyse comment à travers le rôle des marchands, des collectionneurs, des foires internationales, des maisons de vente aux enchères et des musées, les États-Unis ont inventé un modèle hégémonique de puissance culturelle qui passe aussi par le cinéma. Fort de sa position de vainqueur au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le pays imposera au reste du monde les artistes de l’expressionnisme abstrait et du pop art qui supplanteront les avant-gardes européennes ; là où aujourd’hui s’impose la carte des minorités dites visibles. Nathalie Obadia s’interroge sur les limites de ce modèle alors que la puissance américaine est concurrencée par la Chine, les États du golfe Persique ou l’Afrique, quelque peu occultée ici. Reste à savoir si ce modèle dominant est en passe d’être supplanté par l’Asie ou le Moyen-Orient ? L’auteure en doute.

Nathalie Obadia, Géopolitique de l’art contemporain, Une remise en cause de l’hégémonie américaine ?, éditions Le Cavalier Bleu, 2019, 190 p., 250 DH.

Ai Weiwei, Law of the Journey, 2017

Empire du Milieu et soft power

Depuis l’avènement de Xi Jinping, la Chine mène une offensive culturelle tous azimuts. Les chiffres fournis par Emmanuel Lincot dans son essai Chine, une nouvelle puissance culturelle sont édifiants : en moyenne, un musée est créé chaque jour en Chine, qui occupe, après les États-Unis, la deuxième place du marché de l’art. Information relativisée par le fait que la place de Hong Kong drainait, en 2017, 90 % des importations d’art. Cette stratégie culturelle passe paradoxalement par le soutien d’artistes contemporains de la diaspora, souvent critiques à l’égard du régime, comme Ai Weiwei, mais aussi par la création d’Instituts Confucius, dont une quarantaine se trouve sur le continent africain. Là réside selon Lincot le nerf de la guerre, qui voit la Chine passer d’une stratégie de soft power à une stratégie de sharp power [de l’anglais sharp : pointu, tranchant]. Alors qu’il se désintéresse de plus en plus des pays occidentaux, l’empire du Milieu parie aujourd’hui sur l’Afrique. En témoignent l’octroi exponentiel de bourses à destination des étudiants ou les investissements dans les médias, la recherche et l’innovation, avec en ligne de mire le défi de l’intelligence artificielle.

Emmanuel Lincot, Chine, Une nouvelle puissance culturelle ?, Soft power & Sharp power, MkF éditions, Collection « Les Essais médiatiques », 2019, 176 p., 210 DH.

La "Rose des sables" de Jean Nouvel abrite le Musée national du Qatar dont l'ouverture en 2019 a inscrit Doha sur la carte des grands musées du monde. Photo : Iwan Baan

De la rente pétrolière à la rente culturelle

Fruit d’une enquête menée entre 2007 et 2013 dans le cadre d’un doctorat en sciences politiques, l’essai d’Alexandre Kazerouni Le miroir des cheikhs, Musée et politique dans les principautés du golfe Persique s’intéresse à l’évolution des institutions muséales dans les pays du Golfe. Il inclut le Koweït, Bahreïn, le Qatar et les sept composantes des Émirats arabes unis. L’auteur étudie les conditions d’émergence de musées nationaux classiques, qu’il définit comme des « musées-racines », dont les collections archéologiques et ethnographiques inventent une tradition culturelle qui se fonde sur l’occultation de « la diversité des origines de la population nationale ». Kazerouni analyse ensuite, à partir de la déflagration que représentent à ses yeux les guerres du Golfe, l’apparition de « musées-miroirs » consacrés à l’art moderne et contemporain, notamment au Qatar et à Abu Dhabi, destinés à séduire les élites occidentales tout en s’opposant au soft power saoudien. Un ouvrage extrêmement documenté permettant de comprendre comment l’on passe tacitement d’une rente pétrolière en voie de tarissement à une nouvelle rente culturelle.

Alexandre Kazerouni, Le miroir des cheikhs, Musée et politique dans les principautés du golfe Persique, éditions PUF, Collection «Proche Orient», 2017, 276 p., 370 DH.

Holiday, sculpture de l'artiste new-yourkais Kaws flottant dans la baie de Victoria de HongKong, à l'occasion de la 7e édition asiatique de la foire Basel, en mars 2019.

Globalisation économique et culturelle

Dans la lignée de Nathalie Obadia, Aude de Kerros s’intéresse, dans Nouvelle géopolitique de l’art contemporain, à l’hégémonie du soft power américain, qu’elle fait remonter à la période de la Guerre froide. En réponse à l’Internationale communiste, les Américains ont forgé un art planétaire ayant réussi le prodige d’accueillir dans son giron les avant-gardes européenne et russe. Le conceptualisme d’un Duchamp a été le socle à partir duquel va s’ériger un art contemporain international qui serait le pendant d’une dématérialisation de la valeur propre à l’économie capitaliste : « L’art et la monnaie vont devenir progressivement des valeurs strictement scripturales, financières, conceptuelles. » À la globalisation économique correspondrait une globalisation culturelle ; la géographie de l’art contemporain correspondant en grande partie à celle du pétrole et des grandes places financières. Mais contrairement à sa consœur, Aude de Kerros parie davantage sur l’échec de cet art global dont le journalisme d’art ferait la promotion, pour miser sur le renouveau d’arts plus locaux ou civilisationnels tels que ceux de la Chine ou du Japon.

Aude de Kerros, Nouvelle géopolitique de l’art contemporain, Chronique d’une domination économique et culturelle, éditions Eyrolles, 2019, 163 p., 266 DH.

Vue du pavillon slovène constitué symboliquement en Etat autonome par un collectif d'artistes pendant la Biennale de Venise 2017.

L’art et le pouvoir

Ouvrage salutaire que celui de Markus Gabriel, démontrant dans Le Pouvoir de l’art en quoi les questions de géopolitique dénaturent la valeur même des œuvres d’art, indépendantes, selon lui, de toute forme de pouvoir politique ou économique. À l’heure d’un marché de l’art florissant, nous assisterions à une extension du domaine de l’esthétique qui a envahi, notamment par le prisme du design, la plupart des champs du social, de l’économique et du politique. « Dans le monde des objets qui nous entourent, l’art est en effet devenu la règle et non plus l’exception », écrit le jeune philosophe allemand, qui analyse les stratégies grâce auxquelles de rares artistes contemporains arrivent à contourner les lois du marché ou la mainmise du politique ayant fait de la culture son cheval de bataille. Telle était la leçon du pavillon slovène NSK [ Neue Slowenische Kunst ou « Nouvel art slovène »], présenté en off de la 57e édition de la Biennale de Venise, où un collectif a cherché ironiquement à se constituer en État autonome pour mieux affirmer son indépendance. À la question de savoir ce qu’est l’art, ce dernier répond non sans humour que « l’art est identique à toutes les œuvres d’art ».

Markus Gabriel, Le Pouvoir de l’art, traduit de l’anglais par Pascale-Marie Deschamps, éditions Saint-Simon, 2018, 104 p., 180 DH.

Olivier Rachet

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