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Le Collectif, arme de collaboration massive ?

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Le sévère confinement qui a cristallisé la société marocaine durant plusieurs mois a paradoxalement suscité un bouillonnement, une urgence de se réinventer et de repenser son approche artistique. De cet immobilisme contraint sont nés plusieurs collectifs de photographes, d’artistes et de créatifs défendant des enjeux qui transcendent l’exercice de leur art. Simple opportunité, timing adéquat, nécessité criante ou formidable outil « d’empowerment », que dit en filigrane, la création de ces collectifs de la scène artistique marocaine et régionale ?  

18 heures. Vendredi 20 mars 2020. Le Maroc est désormais sous cloche, immobile. Interdiction stricte et formelle de circuler, afin de lutter contre la progression de la pandémie de Covid-19. Malgré cette atmosphère étouffante, un souffle éveille la scène artistique, mue par un désir de renouveau. Naissent alors presque concomitamment KOZ, Noorseen ou encore Interval, trois collectifs de photographes, d’artistes et de créatifs dans un pays qui n’est pas rompu à cette tradition. Une éclosion remarquable et remarquée.

Le collectif INTERVAL a été créé en mai 2020 par Amina Debbiche, Oussama Garti, Hamza Slaoui et Omar Benmoussa. Visuel : Oussama Garti, série "Ripples".

Reprendre le contrôle

Mais pourquoi renouer aujourd’hui avec cette forme de collaboration, là où de discrets prédécesseurs – tels que Collectif 212 ou encore Everyday Casablanca – ont vu le jour avant de se déliter sans un bruit ? Bien que les contours de leur définition restent encore à affiner, la création de ces collectifs semble néanmoins répondre à « une urgence », assure Amina Debbiche, co-fondatrice d’Interval. À un désir quasi irrépressible de « reprendre le contrôle sur notre narration régionale, d’avoir une présence, un discours et être plus inclusifs ». Pour ces fondateurs  « arts enthusiasts» (tels qu’ils se présentent), derrière cette initiative se dissimule l’impératif de « cesser d’être suiveurs » pour gagner le rang « d’acteurs ».

Leur collectif créé en mai 2020 poursuit ainsi l’ambition « d’élargir l’accès à l’art et la culture, de générer des débats avec l’art comme vecteur, de créer des ponts et dialogues entre les artistes locaux et ceux de la scène internationale, ainsi que d’assurer la promotion de modèles innovants à forts impacts sociaux », complète Hamza Slaoui, citant pour exemple leur première exposition digitale « IM(PULSION) », réunissant pas moins de 21 artistes de la scène marocaine.

Si le besoin de structurer cet écosystème est réel, il naît par ailleurs d’un savant mélange entre hasard des rencontres, singularité du contexte et d’une volonté de transcender sa pratique.

Le collectif KOZ avec Imane Djamil, M'Hammed Kilito, Yasmine Hatimi et Seif Kousmate.

Collaboration vs compétition

« L’envie était là, depuis longtemps », souligne le photographe M’hammed Kilito, membre fondateur de KOZ. Elle s’est toutefois heurtée à d’innombrables obstacles, allant de la simple et insidieuse démotivation aux délétères et inutiles combats d’ego. « La rencontre avec Seif [Kousmate, co-fondateur de KOZ, ndlr] a été déterminante, elle m’a donné foi en ce nouveau projet de collectif, le reste [faire appel à Yasmine Hatimi et Imane Djamil, co-fondatrices, ndlr], c’était évident », précise Kilito. Le confinement a lui agi en catalyseur. Une disponibilité de temps et disposition d’esprit boostant le « processus », indique Seif Kousmate. Les « bonnes personnes, au bon moment, avec le bon mindset ». Axiome fondateur pour ces photographes qui défendent la nécessité de la collaboration sur la scène locale.

Le collectif est ici invoqué au nom du partage, de la singularité des visions, de la saine émulation, voire d’un « désir de professionnalisation en dehors des circuits institutionnels », ajoute l’artiste autodidacte Imane Djamil. À travers le collectif, c’est l’opportunité de « passer par un système alternatif pour avoir les codes de ce métier » qui se dessine en creux.

 ©Yasmine Hatimi ©Seif Kousmate – ©Imane Djamil – ©M’hammed Kilito

La synergie qui caractérise leurs échanges est par ailleurs propice au progrès individuel. « Sans le moindre ego, nous profitons de cette chance d’évoluer ensemble, en s’appuyant sur cette notion que le travail de l’un ne peut qu’améliorer le travail de l’autre », détaille la photographe Yasmine Hatimi, quand Seif Kousmate souhaite rompre avec « l’égocentrisme » de la pratique artistique. « J’en ai marre de défendre « ma » photo , assène celui qui a fait ses armes dans une photographie à la croisée du documentaire social et culturel. Il est temps de « défendre un propos, une vision, une région et un continent ».

Perçue et vécue par chacun de ces membres, comme une « famille, un refuge », où la bienveillance et la confiance règnent en maître, cette organisation est également un remède à la « solitude » de la condition de photographe. Elle souffre – a fortiori au Maroc – d’incompréhensions, n’émettant que trop peu d’écho. Les « oreilles attentives et informées » ainsi que les personnes « parlant le même langage » ne sont pas légion, avance Kilito.

Les membres du collectif Noorseen (ordre alphabétique) : Mehdi Aït Mellali​​ Marouane Beslem, Ali El Madani​​, Amine Faïz, Houssam Eddine Gorfti​, Mohammed, Amine Houari, Brahim Hour​, Hind Moumou, Anass Ouaziz, Yassine Sellame, Fatimazohra Serri​, Rida Tabit​, Ismaïl Zaïdy​

Assurer une visibilité

C’est également au nom de cette rupture d’isolement – exacerbé par le confinement – que de jeunes photographes tels qu’Amine Houari (66kchifa), Marouane Beslam, Yassine Sellame, Jalal Bouhsain ou encore Fatima-Zohra Serri ont fait le choix du collectif. Ils sont quatorze, millennials, biberonnés à Internet et à sa surabondance d’images, las des clichés galvaudés sur le Maroc. Ils forment ensemble Noorseen.

Pour cette jeune génération, le collectif offre paradoxalement une voie de sortie de l’anonymat. A l’instar de leurs aînés de KOZ, ils vantent les mérites de la complémentarité, de l’échange de savoirs et de cette structure qui assure davantage de visibilité sur une scène qui semble peu encline à les stimuler et répondre à leurs attentes. En finir avec l’entregent élitiste pour faire dans l’entre-soi efficace ? C’est à tout le moins, ensemble qu’ils entendent « se distinguer de l’amateurisme d’Instagram », annonce Amine Houari, ensemble qu’ils espèrent être reconnus et se hisser au rang « non pas de photographes marocains ou africains, mais à celui de bons photographes » au sens le plus noble du terme, résume Kilito, de KOZ. Briser les frontières et abattre les carcans semblent plus que jamais un travail d’équipe et une initiative née de la marge.

©Mehdi Aït Mellali​​, ©Marouane Beslem, ©Ali El Madani​​, ©Amine Faïz, ©Houssam Eddine Gorfti​, ©Mohammed, ©Amine Houari, ©Brahim Hour​, ©Hind Moumou, ©Anass Ouaziz, ©Yassine Sellame, ©Fatimazohra Serri​, ©Rida Tabit​, ©Ismaïl Zaïdy.

Bien que les collectifs demeurent par définition fragiles, en proie à la diversité – voire aux divergences – des personnes et des pratiques qui les composent, ils sont également brandis comme des hérauts de contre-pouvoirs. Chacun d’eux se sent investi de la mission de « contribuer au développement de l’écosystème photographique, d’éduquer et sensibiliser le regard, de démystifier et démocratiser l’accès à la culture» à travers des mentorats, webinaires, workshops et ateliers divers, tout en développant des projets artistiques collectifs dans ces espaces d’expérimentations inédits. Ne répondant – pour l’heure – qu’aux règles qu’ils s’imposent, ces collectifs fédérateurs pourraient bien – s’ils résistent aux sirènes du conformisme – rebattre les cartes sur une scène prometteuse.

Houda Outarahout

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