Le football marocain, une culture visuelle // Moroccan Football as a Visual Culture
Actualité
À l’approche de la Coupe d’Afrique des Nations que le Maroc accueille du 21 décembre 2025 au 18 janvier 2026, le football déborde largement du terrain. Dans l’espace public comme dans les pratiques artistiques, il produit depuis longtemps un imaginaire visuel puissant, récemment réactivé par les succès de l’équipe nationale. Terrains vagues, enfants jouant dans les rues, cafés bondés les soirs de match, le football au Maroc produit des images familières documentées par des artistes comme Joseph Ouechen, qui, dans la série Le Maroc, terre de football, capture à travers tout le pays, la ferveur du ballon rond. Plus qu’un sport, le football apparaît comme un fait social total inscrit dans les gestes et les paysages du quotidien. Une influence sur l’espace public que Yoriyas interroge dans sa série Kora, street football and immigration, récompensée en 2019 par le prix pour la jeune création contemporaine de l’IMA. “Ce qui m’intéressait, c’était de photographier le football en dehors des terrains de foot, explique t-il, de montrer l’évolution des rues par le football, que ce soit dans les villes, à la montagne ou à la campagne.”
À la croisée du visuel et du sociologique, le travail de Jinane Ennasri s’inscrit dans cette même attention portée à la présence quasi rituelle du football dans la vie quotidienne des Marocains. Membre du Football Case Study – une plateforme de recherche dédiée aux cultures du football – la photographe capture des moments spontanés et montre à quel point ce sport est lié à la culture, aux identités et aux rêves du pays. Pendant la CAN, on la retrouvera d’ailleurs dans une exposition collective à l’Institut français de Rabat, aux côtés de vingt et un autres photographes, dans un projet porté par Heartbeat of Africa, un collectif de jeunes femmes de la diaspora africaine.
Jinane Ennasri, Sidi Moumen, 2023, photographie.
Nouveaux récits
Une partie importante des événements culturels organisés autour de la CAN est portée par des acteurs marocains du monde. Depuis la Coupe du monde 2022, où l’équipe dirigée par Walid Regragui comptait une majorité de joueurs nés hors du Maroc, le football a cristallisé un récit nouveau. Partout dans le monde, les Marocains se sont réunis, ont célébré leur équipe, affirmant un attachement au pays qui ne passe plus uniquement par le lieu de naissance mais par l’affect, la transmission et l’image. Les demi-finales de 2022, les performances des équipes féminines lors des CAN 2022 et 2024, ou encore les succès récents des équipes jeunes ont contribué à rendre visibles, bien au-delà des frontières, des scènes, des gestes et des paysages longtemps relégués aux marges.Dans ce contexte, les images du football dépassent le caractère documentaire. Elles deviennent des supports de projection, des outils de narration, parfois des objets de désir. Les campagnes publicitaires qui accompagnent la CAN s’en emparent largement, reprenant des codes désormais identifiés : intérieurs marocains, tapis, salons, babouches, rues populaires. Certaines marques recyclent cette iconographie de manière attendue, quand d’autres tentent de la déplacer, comme les collaborations photographiées dans l’espace public ou les mises en scène qui jouent avec les codes de la mode et de la street culture.C’est précisément à cet endroit que s’inscrit le projet JUJ, ouvert à Casablanca à l’initiative de l’artiste Hassan Hajjaj et du footballeur Achraf Hakimi. Pensé comme un espace hybride, à la fois café et pop-up store, le lieu réunit deux figures mondiales autour d’un langage visuel commun. Hassan Hajjaj, connu pour ses portraits pop mêlant objets du quotidien, références à la consommation et palettes saturées, y expose des œuvres, dont certaines mettant en scène Achraf Hakimi. Le café JUJ est certes un bel exemple de collaboration entre un artiste et un sportif. Mais le lieu fonctionne déjà comme un dispositif de fabrication d’images et de récits. Les gestes du joueur, ses embrassades familiales, ses prières sur le terrain, ont déjà marqué les imaginaires collectifs. Leur transposition dans un espace artistique et social donne à voir autre chose : un scénario du retour, assumé, joyeux, sans nostalgie.
Photographe ayant grandi entre Larache et Londres, Hassan Hajjaj s’associe ici à Achraf Hakimi, formé à Madrid et installé à Paris. À eux deux, ils incarnent une identité marocaine qui ne se définit plus par les frontières du territoire, mais par la circulation des corps, des images et des affects. Ce que le football rend possible aujourd’hui, c’est l’émergence d’un nouveau langage visuel, ancré dans des références locales, nourri par des trajectoires mondiales, et capable de parler autant aux Marocains du pays qu’à ceux qui se projettent dans ces récits de réussite et de retour.
As Morocco prepares to host the Africa Cup of Nations from 21 December 2025 to 18 January 2026, football clearly extends far beyond the pitch. In public space as well as in artistic practice, it has long generated a powerful visual imagination, recently reactivated by the national team’s successes.
Children playing in the streets, vacant lot, cafés packed on match nights: football in Morocco produces a set of familiar images, documented by artists such as Joseph Ouechen. In his series Le Maroc, terre de football, Ouechen captures, across the country, the deep-rooted fervour surrounding the game. More than a sport, football emerges as a total social phenomenon, embedded in everyday gestures and landscapes.
This imprint on public space is precisely what Yoriyas explores in his series Kora, street football and immigration, awarded the Institut du Monde Arabe’s Prize for Emerging Contemporary Creation in 2019. “What interested me was photographing football outside official pitches,” he explains, “and showing how the streets themselves evolve through football, whether in cities, in the mountains or in rural areas.”
At the intersection of visual practice and social observation, Jinane Ennasri’s work follows a similar line of inquiry, focusing on football’s almost ritual presence in everyday Moroccan life. A member of Football Case Study, a research platform dedicated to football cultures, Ennasri captures spontaneous moments that reveal how closely the sport is tied to culture, identity and collective aspirations. During the Africa Cup of Nations, her work will be shown in a group exhibition at the Institut Français in Rabat, alongside twenty-one other photographers, as part of a project led by Heartbeat of Africa, a collective of young women from the African diaspora.
New Narratives
A significant number of cultural events organised around the Africa Cup of Nations are driven by Moroccan actors based abroad. Since the 2022 World Cup, when the team coached by Walid Regragui included a majority of players born outside Morocco, football has crystallised a new narrative. Across the world, Moroccans gathered to celebrate their team, expressing a form of attachment to the country that no longer depends solely on birthplace, but on emotion, transmission and imagery.
The 2022 semi-finals, the women’s teams’ performances at the 2022 and 2024 Africa Cup of Nations, and the recent successes of youth teams have all helped bring into view scenes, gestures and landscapes long relegated to the margins, now visible far beyond national borders.
In this context, football imagery moves beyond a documentary function. It becomes a space for projection, a narrative tool and, at times, an object of desire. Advertising campaigns produced around the Africa Cup of Nations readily draw on this visual repertoire, recycling now familiar codes: Moroccan interiors, carpets, living rooms, slippers, popular streets. While some brands reproduce this iconography in predictable ways, others attempt to shift it, through collaborations photographed in public space or staged images that draw on the languages of fashion and street culture.
It is precisely at this crossroads that the JUJ project takes shape. Opened in Casablanca at the initiative of artist Hassan Hajjaj and footballer Achraf Hakimi, the space is conceived as a hybrid venue, both café and pop-up store, bringing together two global figures around a shared visual language. Known for his pop portraits combining everyday objects, consumer references and saturated colours, Hajjaj presents a series of works there, some of which feature Hakimi himself.
JUJ is certainly a striking example of collaboration between an artist and an athlete. But it also functions as a site for producing images and narratives. Hakimi’s gestures, his family embraces and prayers on the pitch, have already left a strong mark on the collective imagination. Their transposition into a social and artistic space suggests something else entirely: a narrative of return, confident and joyful, without nostalgia.
Having grown up between Larache and London, Hassan Hajjaj here joins forces with Achraf Hakimi, who trained in Madrid and now lives in Paris. Together, they embody a Moroccan identity no longer defined by territorial borders, but by the circulation of bodies, images and affects. What football enables today is the emergence of a new visual language, rooted in local references, shaped by global trajectories, and capable of resonating both with Moroccans at home and with those who project themselves into these stories of success and return.