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Le pôle magnétique de l’art n’est plus au nord

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Quand le Sud parle au Sud, cela donne une 3e édition de Bienalsur où Mohamed Arejdal et Hassan Bourkia volent la vedette à Michelangelo Pistoletto, grande figure italienne de l’Arte Povera. Leurs œuvres sur les migrations ont marqué les visiteurs de la biennale d’art contemporain de Buenos Aires, qui refermait ses portes le 4 décembre.

Imaginée par le grand collectionneur argentin Anibal Jozami, Bienalsur a essaimé dans la plupart des lieux culturels d’Argentine, et au-delà, dans les institutions partenaires d’Amérique latine. Mais l’épicentre de la manifestation était le Musée des immigrants. Sur le Port de Buenos Aires, cet immense bâtiment fut longtemps le point d’entrée des nouveaux arrivants en Argentine, comme Ellis Island dans le port de New York. Au musée, la participation du grand artiste italien Michelangelo Pistoletto, figure du mouvement de l’Arte Povera, était annoncée comme l’événement de cette 3e édition. Et pourtant, ce sont deux artistes marocains qui ont marqué les esprits. Découverts par Anibal Jozami lors d’une visite à Marrakech en 2018, Hassan Bourkia et Mohamed Arejdal, premiers artistes du continent africain à être invités par Bienalsur, ont littéralement volé la vedette à Pistoletto.

Hassan Boukia et Mohamed Arejdal à Buenos Aires, juillet 2019

Dans ce lieu de mémoire de l’immigration, Mohamed Arejdal, artiste ô combien sensible à la question de la frontière, a choisi de réactiver une de ses pièces les plus emblématiques. La Valise de 1948 évoque en effet les souffrances de l’exil du peuple palestinien. Le transport de l’œuvre elle-même, du Maroc à l’Argentine, constituait une performance. Enregistrée sur le vol régulier de l’artiste, la valise-Palestine s’est jouée des contrôles et des visas pour rejoindre Buenos Aires, à temps pour le vernissage. Une valise qui affranchit symboliquement les Palestiniens de leurs frontières imposées, une valise qui franchit les contrôles comme une revanche sur l’enfermement de tout un peuple assigné à résidence. Une Palestine passée au scanner, un pays aux rayons X, mais qui voyage avec l’artiste jusqu’à Buenos Aires.

Dans le même espace du musée, Hassan Bourkia a conçu une installation in situ énigmatique et généreuse. Artiste érudit, plasticien et traducteur, homme de lettres et d’images, Bourkia avait d’abord conçu un projet d’installation en hommage au grand écrivain argentin Jorge Luis Borges dont l’imaginaire le hante. Mais dans les sous-sols de l’Hôtel des immigrants, devant l’amoncellement de ces archives où chaque nouvel arrivant était enregistré, ce sont ces boîtes en bois et en carton qui happent son attention. Exodus Library (La Bibliothèque de l’Exode) est le titre de cette œuvre conçue par l’artiste comme une mémoire du lieu. Au mur, deux rangées superposées de ces boîtes d’archives forment une étagère interminable. Au dos, des dates, des noms, quelques chiffres, la volonté de classer, d’enregistrer les déracinés. Des boîtes sans nombre et un tampon d’encre bleue aussi, qui rythme l’empilement mural de ces archives : « Entrada » (entrée). Promesse d’une vie nouvelle, assurance d’un accueil dans ce pays du Sud, loin de la vieille Europe déchirée par les guerres.

Dans le vocabulaire qui lui est propre, et dans une relation lumineuse au contexte de son intervention, Hassan Bourkia a élevé un mausolée aux migrants anonymes de Buenos Aires. La bibliothèque qui a trouvé sa place aux murs du Musée des immigrants conserve la trace de ces vies triées à la descente du bateau, sur les quais même de cette métropole du Sud où tant de jeunes Européens rêvaient d’une vie neuve. Et lors du dévoilement de l’œuvre, le ricanement de l’histoire et cette interpellation d’une Europe aujourd’hui tragiquement oublieuse des jeunes migrants venus du Sud et rejetés à ses propres frontières n’échappait à personne.

Exodus Library, 2019, oeuvre in situ de Hassan Bourkia. Collection du MUNTREF Buenos Aires.

Décentrer le regard

Installation magnétique, la bibliothèque de Bourkia est rapidement devenue le point de ralliement et l’une des œuvres fétiches de la Biennale dès son ouverture en juillet. Ce qui a immédiatement valu à l’artiste d’être invité en résidence au Brésil par la galerie Karla Osorio. Cette résidence s’est conclue à l’automne par une invitation à participer à une exposition collective au Musée national à Brasilia, qui a choisi d’acquérir La voix des profondeurs (2019), installation murale de plus de 3 mètres de long.

Le pôle magnétique de l’art n’est plus au nord… Ces invitations et acquisitions de deux artistes marocains viennent confirmer que le décentrement du regard est un exercice salutaire. Que la reconnaissance internationale ne passe pas (seulement) par New York ou Paris. Et que le monde d’aujourd’hui se décrypte dans le regard des artistes marocains. À vérifier à Marrakech cet hiver lors des deux expositions monographiques de Mohamed Arejdal et Hassan Bourkia annoncées au Comptoir des Mines.

Alexandre Colliex

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