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En Afrique comme ailleurs, les galeries d’art ont subi de plein fouet la crise économique due à la pandémie de Covid-19. Bon an mal an, elles ont amorcé le tournant digital et réfléchissent aujourd’hui à la façon de diversifier durablement leur offre.

Pour nombre de galeries sur le continent africain, la situation est déjà dans le rouge. Si pour certaines, leur trésorerie leur permet de tenir encore quelques mois, beaucoup craignent un ralentissement durable de leurs activités. Pour Yasmina Naji, fondatrice de Kulte Gallery (Rabat), « le confinement n’est pas arrivé à une trop mauvaise période : on a pu payer les loyers et les salaires. Tout le monde a été maintenu dans son poste. » Même son de cloche chez la plupart des professionnels, même si un sentiment d’inquiétude latent ressort : « Mon moteur, c’est la peur que tout s’arrête », reconnaît Hicham Daoudi, fondateur du Comptoir des Mines (Marrakech) qui prépare activement l’exposition collective « Résistance d’une Promesse » avec les artistes phares de la galerie. « On a réussi à maintenir la tête hors de l’eau, nous confie de son côté Cécile Fakhoury (Abidjan, Dakar), grâce à la solidarité des artistes et des collectionneurs. » Soutien aussi bien moral que financier, reconnaît la galeriste qui inaugurait un troisième espace dédié aux artistes émergents à Abidjan, quelques jours avant le confinement.

Marc Stanes, le cofondateur de la galerie Ebony/Curated en Afrique du Sud.

D’autres pointent le risque réel de cessation de paiement et regrettent, à l’image d’Aziza Laraki directrice de la Gallery Kent (Tanger), le manque d’aide publique. « Aucun subside, aucune subvention ! », se plaint-elle, emboîtant le pas à Hicham Daoudi qui appelle de ses vœux « une prise de conscience de l’État qui doit aider les secteurs de l’art ». Marc Stanes, le cofondateur de la galerie Ebony/Curated (Afrique du Sud) affirme avoir « subi à ce jour une baisse de 70% » de ses revenus ; néanmoins les équipes de ses trois espaces à Franschhoek et Le Cap ont été maintenues.

Tout en rappelant « l’impact du rayonnement culturel sur celui de son pays », le directeur de Thema (Casablanca), Youssef Douieb, se demande si les pouvoirs publics estimeront « nécessaire de venir en aide à une niche qui pourrait lourdement pâtir des effets de cette crise sanitaire ». Quoi qu’il en soit, cette situation anxiogène révèle surtout la grande précarité du secteur. Fragilité d’ailleurs accrue par l’annulation ou le report de plusieurs événements internationaux auxquels certaines structures devaient participer. African Arty, dirigée par Jacques-Antoine Gannat, a annulé sa participation à la MIA Art Fair de Milan et à la Biennale de Dakar ; de même que le Comptoir des Mines à Art Dubaï. De son côté, la galerie Ebony/Curated a participé à la version en ligne de la 1-54 de New York, au mois de mai.

La galerie Shart à Casablanca.

Confinés, mais connectés

La plupart des galeries ont opté pour le télétravail et rejoignent peu ou prou le train de la révolution numérique. Tout d’abord pour maintenir le contact avec leurs artistes dont Hassan Sefrioui de la Galerie Shart (Casablanca) reconnaît « qu’ils ont besoin d’être rassurés ». Mais aussi avec leurs collectionneurs et leurs principaux clients, comme le reconnaît Ghislane Ghessous de So Art Gallery (Casablanca) qui a multiplié les conseils aux entreprises souhaitant constituer une collection : « N’oublions pas que l’art reste une valeur refuge, et dans des moments de crise, certains de nos clients font parfois des placements dans des œuvres d’art ».

Mais c’est sans doute au public, confiné le plus souvent chez lui, que l’offre la plus diversifiée s’adresse. On ne compte plus les initiatives de visites virtuelles en ligne ou de talks organisés avec différentes institutions: « Dès la première semaine de confinement, précise Jacques-Antoine Gannat, nous avons lancé une exposition virtuelle 3D associée à une newsletter ». L’Atelier 21 (Casablanca) proposait également pendant le mois de ramadan une exposition collective virtuelle réunissant pas moins de 17 artistes et prépare « avec enthousiasme et optimisme [sa] traditionnelle exposition thématique collective de l’été », annonce Nadia Amor. La Galerie 127 (Marrakech) de Nathalie Locatelli, qui vient d’ouvrir un espace temporaire d’exposition en région parisienne, invite à une visite virtuelle très réussie de l’exposition « À quatre mains » de Sara Imloul et Nicolas Lefebvre. Initiative louable aussi de la Gallery Kent (Tanger) qui a très tôt initié sur sa page Facebook la formule « Confinés mais inspirés » permettant, selon les mots d’Aziza Laraki, « de montrer des œuvres que les artistes réalisaient au fur et à mesure que les jours passaient ».

Dalila Douieb, directrice de la galerie Thema Arts à Casablanca.

La Loft Art Gallery (Casablanca) s’est lancée, de son côté, dans la diffusion d’une newsletter et échange avec ses artistes via le hashtag #artspreadshope afin « de communiquer autour de l’espoir », comme le revendique Yasmine Berrada Sounni. Quant à Hassan Sefrioui, il reste persuadé qu’il s’agit « de trouver désormais un nouveau modèle de communication », et dit réfléchir à une digitalisation inévitable des catalogues futurs ou à une plus grande production de visites en ligne.

Pionnière en la matière, la plateforme online African Arty fonctionne déjà, selon son directeur, « sur un mode nomade, avec l’organisation d’expositions pop-up, […] mais aussi un fonctionnement collaboratif avec d’autres structures ». Tournant digital amorcé de même par les différents espaces de la galerie Fakhoury qui organise en juin la première visite en 3D de ses espaces d’Abidjan et de Dakar, en dépit des réserves de sa galeriste, sceptique à l’égard du tout-numérique : « Je veux voir le digital comme une extension de ce qui se passe dans nos espaces physiques, car je crois en l’importance de réaliser des expositions. Il faut à un moment comprendre le travail des artistes dans leur globalité. »

Façade de la galerie Comptoir des Mines à Marrakech.

« L’art sera le grand gagnant »

Pour autant, les défis à relever restent nombreux. Tout d’abord celui de la sortie du confinement dont on réalise qu’elle s’étendra sur plusieurs mois, avec le cortège de règles sanitaires que cela suppose de respecter. Qu’en sera-t-il des prochaines expositions, des vernissages si prisés par un public féru d’événementiel ?

S’il est loisible un temps d’alterner visites virtuelles et visites sur réservation, il s’agira peut-être aussi de réinventer un modèle qui a fait ses preuves. « L’art sera le grand gagnant de cette funeste histoire », prédit Hassan Sefrioui qui pense que « l’art prendra une place encore plus importante dans la vie intellectuelle des gens ». Pour Cécile Fakhoury, cette crise sanitaire doublée d’une crise économique confirme surtout « le tournant que l’on voulait prendre », en participant à moins de foires et en se recentrant sur le marché régional qui est celui de l’Afrique de l’Ouest. Reste à savoir si les grands rendez-vous que sont les biennales et les foires d’art contemporain emboîteront le pas.

Olivier Rachet

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