Les manifestations ressemblent aux festivals, les festivals aux kermesses. Dans cette confusion généralisée des codes, Souki Belghiti braque son objectif sur une question brûlante : nos rituels collectifs ont-ils encore une quelconque efficacité politique ou symbolique, ou ne sont-ils plus que des simulacres médiatiques d’une révolution désormais impossible ?

Franco-marocaine, diplômée de Louis Lumière après des études de biologie, Belghiti appartient à cette génération d’artistes qui ont grandi dans l’entre-deux, géographique et culturel. Cette position d’équilibriste lui donne une acuité particulière pour déceler les faux-semblants de notre époque. L’hybridité de son parcours – entre science et image, entre Maghreb et Europe – forge un regard capable de déjouer les évidences. C’est depuis cette frontière qu’elle observe comment notre monde contemporain se transforme. Dans Marchands de sable (2023), où des berceuses en darija accompagnent la projection d’images marines sur un voile de tulle, elle interroge la fragilité de la transmission orale et la perte des récits populaires face à l’uniformisation culturelle, tandis que Surface sensible (2023) fait du corps un lieu d’exposition de la mémoire, où images sont projetées sur la peau, révélant combien nos identités sont façonnées – voire absorbées – par les images qui nous précèdent. De ces expérimentations formelles naît la trajectoire actuelle de Belghiti. Son photobook, We Keep Burning Into the Silent Night, part des rues de Casablanca pour ausculter une époque en crise. L’artiste y documente une jeunesse tumultueuse, « prise en étau, privée de réelles perspectives d’avenir, aspirant à des changements politiques profonds qu’elle peine à formuler, tout en exigeant les gratifications instantanées promises par le consumérisme. » Une jeunesse révolutionnaire par frustration, consumériste par conditionnement, surveillée par nécessité systémique, brûlant d’une énergie qui ne trouve pas d’exutoire politique viable, se consume dans des rituels de décharge qui ressemblent de plus en plus à des mises en scène préfabriquées.

Permanence des logiques de pouvoir
Si la jeunesse casablancaise semble prise au piège entre révolution et consommation, c’est peut-être parce que la ville elle-même porte les traces d’une domination qui s’est métamorphosée sans disparaître. Réverbérations, son travail sur le Marché Central de Casablanca, révèle cette archéologie du pouvoir. Le projet, d’abord sonore puis animé – mélange d’animation et de photos d’archives – dévoile une méthode documentaire qui fait écho aux questionnements soulevés par We Keep Burning Into the Silent Night. Là où le photobook saisit l’effervescence contemporaine, Réverbérations plonge dans les strates temporelles pour comprendre comment le présent s’enracine dans l’Histoire. Durant des mois, elle a enregistré les voix des marchands, collectant leurs mémoires comme autant de fragments d’un monde en voie d’effacement. À travers les témoignages de ces hommes et ces femmes qui ont vécu l’attentat de 1953, la famine orchestrée par les colons, les luttes d’indépendance, Belghiti révèle les structures de continuité dans les systèmes de pouvoir. « Les colons ont laissé place aux investisseurs », mais les mécanismes d’extraction et d’exclusion persistent. Cette permanence des logiques de pouvoir sous des masques renouvelés explique peut-être pourquoi nos rituels de contestation semblent si vains : ils s’attaquent aux symptômes sans toucher aux causes structurelles.

« En commençant ce travail, j’étais très affectée par les massacres en Palestine, la complicité des médias occidentaux et l’inaction des institutions internationales, je traversais une profonde crise spirituelle », confie Belghiti. Et comment créer quand le monde s’effondre? Quand l’horreur devient quotidienne, lorsque la parole officielle se rend complice par son silence ou ses euphémismes ? L’art contemporain ne peut plus faire l’économie d’une réflexion sur sa propre impuissance face aux catastrophes en cours. « Nous sommes les ancêtres du futur : nos aveuglements entravent les possibles, mutilent les devenirs », observe l’artiste.Mais pour l’artiste, « Il ne s’agit pas de photographier, cyniquement, notre monde qui brûle, mais de faire silence en soi pour accueillir le deuil. » Accueillir le deuil : voilà peut-être ce que nos rituels collectifs ne savent plus faire. Pris dans l’accélération permanente, dans l’injonction à la positivité, nous avons perdu cette capacité fondamentale à faire silence, à laisser place au vide nécessaire. Il faut refuser les anesthésiants que nous offre la société du spectacle car sans deuil, aucune métamorphose n’est possible, seulement la répétition compulsive des mêmes gestes vides.
Basma Mansour
When protests start to look like festivals and festivals like school fairs, Souki Belghiti turns her lens on a burning question: have our collective rituals lost their political and symbolic power, becoming mere spectacles of an impossible revolution?
French Moroccan and trained at Louis Lumière after studying biology, Belghiti belongs to a generation caught between worlds. This in-between space, between science and image, Maghreb and Europe, gives her a sharp eye for illusion and imitation. In Marchands de sable (2023), lullabies in Darija accompany projected seascapes on a tulle veil, evoking the erosion of oral traditions and the loss of folk memory to cultural homogenization. In Surface sensible (2023), she projects images directly onto skin, turning the body into a living archive where identity merges with the images that shape it.
Her recent ongoing photobook We Keep Burning Into the Silent Night extends that inquiry to the streets of Casablanca. Through it, she captures a restless youth caught in a vise, deprived of real prospects, longing for deep political change yet addicted to the instant rewards of consumerism. A generation revolutionary in frustration but conditioned by consumption, their rituals of resistance often look like pre-packaged performances, their rebellion drained of consequence.

Echoes of Power
Casablanca itself mirrors this tension, a city haunted by domination that has merely changed form. In Réverbérations, Belghiti revisits the city’s Central Market through sound, animation, and archival photos to expose the archaeology of power that underlies the present. She spent months recording merchants’ voices, tracing memories of colonial famine, the 1953 bombing, and the independence struggle. The conclusion is stark: “The colonizers were replaced by investors,” she notes, “but extraction and exclusion remain.”
Belghiti links this persistence of power to the hollowness of contemporary protest. “I began this work deeply shaken by the massacres in Palestine, the complicity of Western media, and the paralysis of international institutions,” she says. “How does one create when the world is collapsing?”

Patrimoine de Casablanca, Journées du Patrimoine 2023
For her, art must resist both cynicism and spectacle. “It’s not about photographing a world on fire,” she insists, “but about finding silence within, to make space for mourning.” That silence, she suggests, is what our collective rituals have forgotten: the capacity to grieve, to pause, to transform. Without mourning, there can be no renewal, only the compulsive repetition of empty gestures.
Basma Mansour
