L’exposition « L’Odyssée mystique » présente un ensemble inédit de dessins à l’encre et l’aquarelle d’Abbès Saladi, dans une scénographie audacieuse qui divise.
Par Olivier Rachet
Vue de l'exposition « L’Odyssée mystique » à la galerie Comptoir des Mines, Marrakech.
« L’Odyssée mystique » présentée au Comptoir des Mines de Marrakech signe pour l’artiste marrakchi Saladi (1950-1992) un retour aux sources. Sa première exposition se tint en 1978 au Centre Culturel Français, à deux pas de la galerie. Mais ce retour n’enlève rien au mystère d’un travail plastique qui fascine autant par son symbolisme que par le principe de métamorphose, proche parfois de l’anamorphose, qui l’anime.
Il reste aisé d’identifier, et les visiteurs ne s’en privent pas, les marqueurs graphiques rattachant ses dessins à l’encre et à l’aquarelle à la ville de Marrakech : mausolées aux toits de briques verts, sols en damier noir et blanc, vues des montagnes de l’Atlas, jardins luxuriants dotés de bassins aux côtés desquels se trouvent des oiseaux majestueux rappelant parfois l’univers de Louardiri qui a élevé le jardin au rang de genre pictural à part entière. « Marrakech irrigue profondément cet imaginaire, écrit ainsi Hicham Daoudi, fondateur de la galerie dans le catalogue. Ville de saints et de passages invisibles, elle offre à Saladi une géographie spirituelle où le sacré circule dans le quotidien ».
Composition, 1988. Aquarelle et encre sur papier. Signée et datée en bas à droite, 49,5 x 40 cm.
Mystique arabo-musulmane
Il est tout aussi aisé de repérer les transformations, d’une étrange féérie, que l’artiste, plus dessinateur que peintre, fait subir à des scènes dont l’onirisme peut rappeler l’univers de Baya : créatures hybrides, figures masculines ou féminines à la nudité ambiguë représentées à l’égyptienne de profil et pouvant figurer les jnouns des traditions populaires et des contes oraux. On se demande d’ailleurs si les études de philosophie qu’entreprit l’artiste ne cherchaient pas à répondre à des interrogations mystiques.
Il n’en demeure pas moins que derrière le caractère souvent allégorique des scènes représentées, dans lesquelles apparaissent des motifs ambivalents tels que le serpent biblique ou le « mauvais œil » – qui, dans un dessin de 1983, prend la place de la tête d’un groupe inquiétant de personnages – la clé de ces travaux continue de nous échapper. Sans doute figurent-ils, selon une approche psychanalytique opératoire, les démons intérieurs de Saladi, mais cette interprétation ne suffit pas.
Vue de l'exposition « L’Odyssée mystique » à la galerie Comptoir des Mines, Marrakech.
Dans l’un des textes du catalogue, Yman Erraziki propose une piste intéressante d’analyse. Elle relie ce principe de métamorphose à la mystique arabo-musulmane, et au soufisme en particulier. Ces scènes quasi hallucinatoires révèleraient, selon ses mots, « un monde imaginal où l’homme contemple ce qu’il est en devenant ce qu’il voit (…) Ces corps hybrides qui traversent son œuvre, ajoute-t-elle, expriment alors les métamorphoses incessantes de l’être engagé dans une expérience spirituelle de dépassement ».
Un bémol, cependant. Le choix scénographique de reproduire à grande échelle des parties de dessins peut laisser perplexe. On comprend qu’il était difficile de donner à voir d’aussi petits formats dans un espace aussi généreux, mais il n’est pas sûr que la réduplication de certaines images, certes facile à partager sur les réseaux sociaux, ne nuise pas au final à une relation directe avec l’œuvre.
Exposition « L’Odyssée mystique » de Abbès Saladi, Comptoir des Mines, Marrakech, jusqu’au 15 juillet 2026
Composition, 1990. Aquarelle et encre sur papier. Signée et datée en bas à droite, 42x32 cm. Ancienne collection Feu Mustapha Segueni.
Composition, 1985. Aquarelle et encre sur papier, 41x32cm. Collection Pauline de Mazières.
Vue de l'exposition « L’Odyssée mystique » à la galerie Comptoir des Mines, Marrakech.