Taper pour chercher

[L’œil écoute] Les étonnantes ressemblances de Samuel Fosso

Partager

À l’occasion de la rétrospective de Samuel Fosso à Paris, Nassim Aboudrar propose une lecture inédite sur le travail de cet artiste passé maître dans l’art de se mettre en scène. Si l’œuvre du photographe camerounais présente des similitudes avec ses prédécesseurs, note l’historien de l’art, elle ne s’en  inspire pas pour autant. La ressemblance relève  davantage de la filiation, un métissage inattendu  d’August Sander et de Cindy Sherman.

L’œuvre de Samuel Fosso est troublante en ceci que la  question de la ressemblance y est thématisée simultanément de l’intérieur (puisqu’elle consiste pour l’essentiel en de paradoxaux autoportraits en autrui) et de l’extérieur (dans la mesure où, dans son ensemble, elle ressemble à d’autres œuvres majeures du XXe). Commençons par  la ressemblance déterminée depuis l’extérieur, car c’est elle qui confère son homogénéité profonde à un corpus formellement assez divers, mêlant grands et petits formats, images en  couleurs et en noir et blanc, photographie de studio et photographie «plasticienne». L’histoire de l’art a coutume d’appréhender les affinités entre une œuvre donnée et une autre qui lui est antérieure sous la catégorie de l’influence, à vrai dire mieux pensée par l’astrologie que par l’esthétique. Vague, la notion suppose en tout cas un milieu continu à travers lequel une œuvre produit un effet sur une autre. De fait, quand il n’est pas astrologique (l’influence des planètes) le modèle est épidémiologique : l’influenza en italien, c’est la grippe ; Erwin  Panofky évoque la « contagion » des iconographies. Ce n’est précisément pas cette relation que Fosso établit avec ses prédécesseurs, car il n’y a pas vraiment de sources d’inspiration, mais bien d’étonnantes ressemblances produites par les  images elles-mêmes avec d’autres, difficilement comparables  entre elles. Le paradigme est, cette fois, génétique : étonnantes  ressemblances comme sont celles de l’enfant qui tient à la fois  de ses deux parents, lesquels n’ont physiquement rien de commun entre eux.

Samuel Fosso, Le Marin, autoportrait Série TATI, 1997, photographie couleur, 120 x 120 cm © Samuel Fosso

Ainsi Fosso, photographe de studio, fait-il penser à Seydou Keita ou à Malik Sidibé mais plus encore – une fois compris ce que ce rapprochement obligé a d’orientaliste, avec son postulat condescendant et amusé d’une photographie « africaine », femmes en boubou et « sapeurs » en costumes de polyester – à August Sander. Sa vie durant, Sander a photographié ses compatriotes, chez lui ou en extérieur, en pied, à parfaite distance c’est-à-dire aussi en négociant au plus juste entre la manière dont les modèles souhaitaient se montrer, être vus, et celle dont le photographe les voyait. Ainsi Fosso travaille-t-il dès le début. Mais, contrairement à Sander, son modèle préféré, également dès le début, c’est lui-même. Ou plutôt, la faculté qu’il a d’être un autre. Sander s’est très rarement photographié, et ses modèles, souvent désignés par leur profession, affirment leur personnalité par leur insertion dans l’ordre social plutôt qu’ils ne le subvertissent. Ils ne sont jamais autres qu’eux-mêmes, mais plus pleinement eux-mêmes d’être médecin ou cuisinier. August Sander, autrement dit, c’est l’anti-Claude Cahun, l’anti-Cindy Sherman. Or les photos de Fosso ressemblent aussi, à bien des égards, à celles de l’une comme de l’autre. Femme, Claude Cahun devant son objectif, cheveux gominés, chemise à carreaux, moue crâneuse, fait un convaincant petit gars. Samuel Fosso incarne avec autant d’évidence une élégante Bourgeoise en robe se soie, perruque lisse et talons aiguilles (série Tati, 1997) que la pasionaria du black feminism Angela Davis (série African Spirits, 2007).

Mais c’est surtout avec le travail de Cindy Sherman que la ressemblance est frappante. Retouchant tour à tour son propre corps, la pellicule photographique ou le fichier informatique, Sherman explore depuis une quarantaine d’années la féminité américaine, depuis ses rêves hollywoodiens jusqu’à ses cauchemars et ses hantises les plus intimes, de la libération à l’oppression, et retour. Samuel Fosso, de la même manière, assume dans toute leur diversité les figures d’une africanité aux confins de l’histoire, des stéréotypes et de l’imaginaire. L’extraordinaire plasticité de sa physionomie – l’artiste préfère évoquer sa beauté, il a raison –, ainsi qu’un art consommé du déguisement, lui permettent de revêtir littéralement les corps des autres.

Cindy Sherman, Untitled #466, 2008 © Cindy Sherman

À ce point, où l’œuvre de Fosso touche à celle de Sherman, le jeu des ressemblances extérieures confine au thème de la ressemblance intérieure. De l’artiste américaine, Daniel Arasse écrivait qu’« elle instaure une parenté imaginaire entre toutes ces figures et nous invite à  chercher leur intime ressemblance […] à travers leur très manifeste différence. […] Ainsi, tout en assumant individuellement l’unité des modèles démultipliés de la tradition, elle perd sa propre unité dans ces métamorphoses et noie son identité dans ces ressemblances » (in Anachroniques, Gallimard, 2006). La même chose peut se dire de Samuel Fosso. On le cherche à travers tel gommeux de Bangui, en slip ou en pantalon à pattes d’éléphant ; à travers Mobutu hystérisé dans un décor de bazins et de peaux de bêtes ; un anonyme supplétif des armées coloniales, couvert d’inutiles médailles ; Léopold Sédar Senghor dans l’habit vert ; ou plus récemment, et hors d’Afrique, sous les traits de Mao Zedong très jeune et presque féminin. Et c’est par où il leur ressemble qu’il se trouve lui-même, comme constitué de cette dissemblance qui le fonde et que traverse une galerie des Grands Hommes africains.

Enfin, une dernière ressemblance affecte l’œuvre de Samuel Fosso, la plus troublante peut-être parce qu’y jouent le hasard et la répétition en forme d’inquiétante étrangeté. Au début  du mois de février 2014, le studio de Fosso est vandalisé,  ses archives en parties détruites, en parties éparpillées. Un journaliste français reconnaît les clichés échappés au pillage et, avec l’aide d’un membre de l’ONG Human Rights Watch,  les sauve. Le premier atlas photographique publié d’August Sander fut détruit par les nazis, puis de nombreux clichés d’archive périrent sous les bombardements en 1944. Ressemblance de bégaiement : l’une et l’autre galeries de portraits sont, pour partie, des rescapées de l’histoire.

Nassim Aboudrar professeur à l’Université de la Sorbonne nouvelle et directeur du Laboratoire international de recherches en arts (LIRA).

Samuel Fosso, Maison Européenne de la Photographie, Paris, jusqu’au 13 mars 2022.

Tags:

Laisser un commentaire

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Retrouvez-nous sur Instagram
@diptykmagazine
Instagram n'a pas retourné le status 200.