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[Manifesta 13] Alya Sebti : “Aujourd’hui, faire une belle exposition pour faire une belle exposition, ce n’est pas la priorité”

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Contre vents et marées, elle a tenu bon. Ou presque. La biennale itinérante Manifesta a posé ses valises à Marseille fin août avec une exposition principale en 6 chapitres dévoilés dans le temps et quelques 86 projets parallèles. L’ambition ? Offrir un espace d’expression et de réflexion autour des problématiques de la ville méditerranéenne. Seul le reconfinement fin octobre aura eu raison de l’événement qui a avancé sa clôture physique d’un mois. Le virtuel a pourtant pris le pas : sur son site, la biennale propose aujourd’hui des visites en ligne (voir ici). Nous avons rencontré l’une de ses commissaires, Alya Sebti, qui revient pour nous sur ce projet hors norme.

L'espace de Manifesta 13 sur la Cannebière -

Manifesta a pris pendant plusieurs mois ses quartiers à Marseille, “une ville complexe” pour reprendre vos mots. C’est aussi une ville méditerranéenne, une ville de brassage. Comment avez-vous abordé les enjeux (nombreux) qui traversent cet espace méditerranéen dont Marseille est l’un des centres névralgiques ?

Avec une vraie volonté d’ancrage local, nous avons voulu interroger les communs. Avec l’Institut de recherches avancées d’Aix-Marseille Université (IMéRA), nous avons organisé le programme de rencontres « Méditerranée, trait d’union ? », qui a rassemblé des artistes, penseurs, et acteurs locaux dont la pratique est, d’une façon ou d’une autre, influencée par la Méditerranée. On observe que tous ont en commun cette façon de travailler, de prendre de la place pour faire de la place, de donner la parole aux autres, au collectif. Il y a eu par exemple Mohamed Laouli et Katrin Ströbel qui, avec leur projet Fluid boundaries, se sont intéressés à la question des personnes bloquées dans le port de Marseille en se demandant si la notion de fluidité des frontières n’était pas idéalisée. C’est là que le point d’interrogation après « trait d’union » est important. C’est rappeler que le bassin est aussi un gouffre, un espace de séparation, de mort; et une façon de questionner le propos même de Manifesta 13 dont l’exposition principale s’appelle justement « Traits-d’Union ».

Sur le volet éducation, nous avons voulu créer des discussions entre Marseille, Tunis et Casablanca avec la participation de structures tunisienne et marocaine comme l’Art Rue et l’Atelier de l’Observatoire. Avec une approche décoloniale, cette université d’automne que nous avons appelée « Al Moutawassit » a mis en commun les méthodes alternatives de chacun sur les questions de médiation culturelle, de curation et d’enseignement. L’échange qui devait être itinérant entre les trois villes a fini par se faire en ligne.

Sara Ouhaddou, four à technologie islamique, 2020 - photo Jean-Christophe Lett / Manifesta 13 Marseille

Avec ses 86 projets parallèles, le programme de Manifesta était ambitieux. On remarque que les artistes arabes et africains ont intégré la sélection dans sa globalité, sans « focus » ou « group show » dédiés, comme cela se fait pourtant souvent depuis quelques temps.  Était-ce une volonté ? 

Je pense qu’il ne faut surtout pas ghettoïser ces artistes. Je me méfie des expositions labellisées  “artistes arabes”, “artistes femmes”,”femmes arabes”, etc. Les artistes arabes ou africains invités à Manifesta 13 sont là parce que leur proposition fait sens par rapport aux réalités de Marseille. Sara Ouhaddou par exemple est partie d’une résidence où elle voulait remettre en question l’histoire de Marseille telle qu’elle est racontée dans les manuels scolaires. Avec comme point de départ la découverte d’un four à technologie islamique du XIIIème siècle, qui atteste d’une présence de la civilisation arabo-andalouse dans la cité portuaire, elle a voulu raconter une histoire fictive de la grande Histoire. En travaillant avec des artisans céramistes et avec la savonnerie du Fer à Cheval, elle a recréé une excavation en plein milieu du Musée de l’Histoire dans le quartier de Belsunce. C’est à la fois juste et politique. J’espère en tous cas que tous ont trouvé dans cette biennale un espace pour parler d’autre chose que de leur genre ou de leur origine. Ou du moins qu’ils aient senti qu’ils ont  le choix d’en parler ou non.

Samia Henni, Pharmacologie du logement, 2020 - photo ®Jean Christophe Lett / Manifesta 13 Marseille

Vous avez organisé une rencontre autour de la restitution des œuvres d’art africaine. Pourquoi était-ce important pour vous de remettre ce sujet au cœur des débats et notamment à Marseille ? 

Deux ans après la publication du rapport Sarr-Savoy sur la restitution du patrimoine africain, je trouvais qu’on n’en entendait plus tellement parler, jusqu’à ce que le Musée du Quai Branly annonce une initiative dans ce sens cet été. À Berlin, c’est un sujet brûlant et pour moi à l’IFA, ça fait partie de mes lignes directrices, notamment à travers le programme Untie to Tie (projet transdisciplinaire autour du discours et de l’héritage colonial à l’IFA Gallery à Berlin, NDLR).  Il s’avère que Xavier Rey, directeur des musées de Marseille, porte un projet pour 2022 autour des mouvements d’objets, donc une rencontre sur la restitution l’intéressait. Il n’a pas hésité à parler de la schizophrénie de l’institution, entre la mission de conservation et d’exposition. C’était d’autant plus pertinent de faire cela à la Vieille Charité, qui est un ancien cloître. Cela entrait en résonance avec la démarche de certains artistes de Manifesta comme Nora Al Badri, qui a notamment diffusé les données 3D du buste de Néfertiti conservé à Berlin et qui parle ouvertement d’emprisonnement des objets.

“Solidarité”,  “Responsabilité”… ce sont des mots qui reviennent beaucoup dans les intentions de la biennale. Où placez-vous la limite entre art et engagement ? Qu’est-ce qu’une biennale responsable finalement ?

Très souvent quand on parle de solidarité c’est du « curatorial bullshit » – et je fais aussi mon auto-critique en disant cela.  En général, je me méfie des jolis mots qui sont à la mode, même si ça part toujours d’une très bonne intention. Ce qui me dérange fondamentalement c’est quand ces mots ne sont pas liés à une action tangible sur le terrain. Ce qui n’a pas été le cas avec Manifesta avec notamment certains projets que j’ai eu la chance de pouvoir accompagner comme celui de Samia Henni. Sa pharmacologie du logement vient répondre à une question sociale brûlante autour de la place des « travailleurs essentiels » mal logés en période de confinement. En conversant avec des militants, travailleurs sociaux, ou des psychiatres, elle mène une réflexion sur la notion de droit au logement et les devoirs des institutions. C’est une pièce très importante pour créer du lien et parler des vrais problèmes actuels. Aujourd’hui, je pense en effet que faire une belle exposition pour faire une belle exposition, ce n’est pas la priorité.

www.manifesta.org

Propos recueillis par Chama Tahiri

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