Avec « L’œuvre en héritage », le MMVI consacre une rétrospective ambitieuse à Mohamed Melehi tout en affirmant une autonomie muséale inédite. L’exposition fait le choix de la rigueur pour restituer la puissance et la centralité de son œuvre.
Par Giovanni Drogo
Vue d’exposition © Fondation nationale des musées
La rétrospective que le MMVI consacre au plus emblématique des artistes marocains marque un tournant dans la politique culturelle du royaume. Si ce n’est pas la première fois que le musée consacre sa programmation à l’héritage des modernités arabes, cette exposition, inaugurée en présence du Chef de gouvernement Aziz Akhannouch, aux côtés de Mehdi Qotbi, le président de la Fondation nationale des musées, est en tout cas la première du genre à s’affranchir du partenariat avec des acteurs institutionnels occidentaux. Une douzaine d’années après son ouverture, le MMVI affirme son autonomie et affiche une ambition à la hauteur des pratiques muséographiques internationales. « L’œuvre en héritage » est donc le fruit d’une ingénierie entièrement marocaine, avec une contrepartie : les œuvres réunies sont toutes issues de prêts locaux, là où une telle rétrospective aurait mérité de faire figurer certaines œuvres conservées à Doha ou à Paris.
Il n’empêche, le MMVI évite l’écueil d’une exposition de plus sur Melehi en parvenant à capter l’essence de 65 ans de peinture dynamique et avant-gardiste – des premiers tableaux de 1955 aux derniers en 2020 – qui ont fait du peintre d’Asilah le centre de l’histoire de l’art moderne au Maroc. D’aucuns peuvent lui préférer Farid Belkahia, Jilali Gharbaoui, Mohammed Kacimi ou Mohamed Chabâa, voire Chaïbia, mais là n’est pas la question, car la détermination du canon et du centre est beaucoup plus impitoyable. Être le centre d’une histoire de l’art, une écriture forcément nationale, est le résultat d’une somme de facteurs uniques, parfois antipathiques, souvent éloignés des sensibilités de notre époque. Melehi est la plus pure incarnation de tout ce que ce jeune siècle répudie du vieux vingtième : son ambition du ciel, son érotisme hétérosexuel, son éthos masculin et individuel, ses amitiés franches de tapes dans le dos, son expansion dominatrice sur la scène artistique et critique. La vague de Melehi a quelque chose de picassien, car tout l’art moderne arabe conscient et combatif vouait une admiration franche et assumée à Picasso, n’en déplaise aux esprits qui voudraient aujourd’hui purifier le modernisme de ses contradictions et de ses excès.
Vue d’exposition © Fondation nationale des musées
Exposer Melehi en 2026 en assumant sa force authentique, sans l’édulcorer, est donc nager à contre-courant. Contre les sensibilités du jour, contre les expositions immersives, les scénographies chères et à la mode : la musique envoûtante, les salles plongées dans le noir et les éclairages ciblés, les projections au mur, les agrandissements x 10 ou x 50 des documents d’archives, les lettrages sur bandes déroulantes, etc. La commissaire de l’exposition et directrice du MMVI, Nadia Sabri, avec le scénographe « maison » Iliyass Moumen, ont fait le choix de murs majoritairement peints dans un gris grave et solennel, qui n’altèrent pas l’expérience immédiate avec les couleurs si vibrantes de Melehi. Pour ce qui est des projections, on les retrouve dans une formidable salle parenthèse consacrée au jazz, avec de superbes pochettes de disques ayant appartenu à Melehi et datant de son séjour à New York. Une autre salle diffuse le remarquable film documentaire sur et avec Melehi réalisé par Shalom Gorewitz pour le musée du Bronx, en 1984. Les interventions éclairantes du peintre, mais aussi de penseurs comme Mahdi Elmanjra, sont 40 ans plus tard toujours aussi intéressantes, notamment sur la nature de l’art dans la tradition de l’islam. Quant aux documents, absolument éloquents, ils sont là aussi, mais uniquement des originaux présentés en vitrine, à l’exception de rares agrandissements sur quelques pans de mur.
C’est certes un peu sec, mais cela a du sens. À une époque où la surenchère de l’impact visuel aplatit le beau et le subtil, une exposition où la peinture se défend par ses propres vertus est un manifeste de foi et d’intégrité. Pas de folies, pas de passion. Melehi est montré comme un classique pour lequel il faut éviter les effets spéciaux. Cette retenue procède d’un choix : celui d’une exposition de travail, presque d’étude, loin des démonstrations spectaculaires auxquelles le MMVI avait habitué son public dans ses premières années. Mais « L’œuvre en héritage » a les défauts de ses qualités : trop méticuleuse, trop universitaire, trop professionnelle, elle tombe dans le piège d’un déséquilibre entre les divers outils muséographiques. Les textes muraux introduisant chaque salle abondent ainsi de détails qui parleront plus aux historiens d’art qu’au grand public. Comme par exemple l’influence de toiles de jute de Manolo Millares dans le Madrid de la fin des années 1950 ou du groupe d’avant-garde d’El Paso. Bien que nécessaires, ces références auraient pu rester cantonnées au catalogue d’exposition ou déployées dans les vitrines sur table qui, pour pousser la logique académique jusqu’au bout, auraient gagné à être multipliées au sein de l’espace d’exposition.
Vue d’exposition © Fondation nationale des musées
La grande infographie mentionnant les dates des déplacements et voyages de Melehi est en revanche formidable, avec le Maroc au centre et une vague qui va de l’Amérique du Nord jusqu’à Doha, en incluant l’Europe. Mais pourquoi manque-t-il Mexico City, en 1968 ? Pourquoi le caractère politique de la vague qui devient flamme n’est qu’implicitement présent dans les documents présentés, au lieu de faire objet d’une vitrine sur table spécifique ? Et la sensualité – pour ne pas dire l’érotisme – des vagues de Melehi, pourquoi faut-il que seuls les initiés la sentent ? On se serait également attendu à plus de contenu sur les femmes qui ont accompagné Melehi dans ses recherches et ses créations. Si Toni Maraini est un peu présente dans l’exposition, on aimerait en apprendre plus sur la mystérieuse Elena Asencio, ou Faten Safieddine, ou encore sa dernière compagne, Khadija.
Cette exposition semble confirmer qu’il vaut mieux pour l’instant que le Maroc n’ait pas encore un musée Melehi. On finirait par enterrer et figer sa centralité, sa canonicité, dans une lecture que le temps et l’usure de la répétition couvriraient métaphoriquement de poussière, même dans un espace splendide et propre. Melehi peut rester influent pendant encore 50 ans, voire des siècles, à condition que le renouvellement générationnel des études critiques et universitaires, accompagnées des initiatives émanant de la société civile qui milite pour un patrimoine vivant, prennent en main la lecture, la « traduction » active de ce que Melehi veut dire, de ce dont il est signe et centre.
Vue d’exposition © Fondation nationale des musées