Autodidacte visionnaire, Miloud Labied s’est imposé comme figure majeure de la peinture marocaine. De ses débuts naïfs à l’abstraction lyrique puis géométrique, son œuvre foisonnante retrace un demi-siècle de quête plastique ininterrompue. Un héritage essentiel mais encore trop peu reconnu.
Issu de Douar Ouled Youssef, dans la région de Kelaât-es-Sraghna, Miloud Labied (1939-2008), aussi appelé Miloud, n’est jamais allé au m’sid ni à l’école. D’abord jardinier, il commence à pratiquer la peinture en autodidacte en fréquentant l’atelier de Jacqueline Brodskis à Rabat. Tout comme pour Chaïbia, la peinture s’avère une nécessité à laquelle il va s’accrocher « comme un moyen d’expression vital ». Sa première toile peinte en 1957, figurative, narrative, le classe au départ péjorativement dans la catégorie naïve. À la suite de sa première exposition en 1958 au Musée des Oudayas à Rabat, il change de cap et s’oriente vers une abstraction lyrique, ouverte sur le monde extérieur, en déclarant : « J’ai compris que la figuration ne mène à rien. J’ai cherché autre chose. » Une affirmation à replacer, bien sûr, dans le contexte des années 1960 où la peinture naïve est encore mal vue du milieu artistique au Maroc. Elle est aussi à nuancer, étant donné le retour de Miloud à une forme de figuration végétale dans les années 1990.

Une œuvre à rebonds
Durant ses 50 années de création, Miloud a été tour à tour naïf, abstrait lyrique, abstrait géométrique, sculpteur, photographe… Il a occupé une place fondamentale dans l’histoire de la peinture au Maroc. Totalement dévoué à son art, doté d’une conscience plastique aigüe, il figurait dans les années 1970 parmi les premiers peintres abstraits marocains aux côtés de Gharbaoui, Cherkaoui, Chabaa, Melehi, Aatallah… Miloud Labied est décédé des suites d’une maladie à Rabat le 11 octobre 2008. Il avait créé quelques années auparavant une fondation d’arts graphiques à Amizmiz (Haouz), où sont exposées les estampes de ses amis étrangers et marocains.
La constante qui dirige l’œuvre de Miloud est la touche circulaire, exubérante, débordante, riche en couleurs, jaillie d’un souvenir d’enfance, à laquelle répondent en symétrie d’autres touches circulaires. Elle peut être éclatée sur la toile, plus exactement diffractée à partir du centre, laissant ainsi au regardeur la possibilité de fragmenter l’œuvre en plusieurs autres œuvres, ce qu’Aziz Daki confirme : « La leçon de Miloud, c’est que chaque parcelle de la toile fait œuvre. » À l’intérieur, quelques formes elliptiques, des traits entortillés, qui peuvent évoquer des créatures étranges ou des formes anthropométriques. Les bleus, verts et roses éclatant de vie dominent les œuvres caractéristiques de ce style, dont l’artiste s’est démarqué pendant les années 1970.

« Je tenais à ma liberté de choix… »
Vers 1979, Miloud rompt avec ces formes organiques au retour d’un marquant séjour à New York, dans une remise en question parfois radicale. En témoigne sa période post new-yorkaise, dont il est revenu avec des œuvres d’une abstraction géo-bleus sourds sont les seuls autorisés dans cette palette extrêmement restreinte, presque industrielle, comme pour accentuer l’effet impersonnel des constructions du XXe siècle. Il s’en explique à Aujourd’hui le Maroc en février 2003 : « Je tenais à ma liberté de choix […]. Il ne fallait pas que mon travail soit assujetti à un discours ou une forme d’expression exclusive. »
Après quelques silences, entre la fin des années 1990 et 2008, les toutes premières évocations matricielles ont fait un retour dans l’œuvre de l’artiste, comme pour boucler le cycle entrepris cinquante ans plus tôt. L’artiste redessine la double matrice circulaire presque toujours enchâssée dans un cadre rectangulaire, mais aussi des fleurs, beau métrique dépouillée à l’extrême, en contraste avec ses fameuses formes circulaires et organiques. On raconte que, tout impressionné par les buildings et notamment celui des Nations Unies, Miloud a souhaité retranscrire le sentiment de grandeur par la planéité de formes rectangulaires parfaitement découpées et limitées par des traits blancs, qui ne permettent aucune interpénétration entre elles. Gris anthracite ou goudron, tons neutres de beige et d’ocre clair, verts et coup de végétal, sans doute né de ses séjours prolongés dans la nature d’Amizmiz et des couleurs ardentes, volcaniques, qu’on ne retrouve pas dans les tubes de peinture, mais que l’artiste recrée à l’aide de pigments naturels et d’épices. Miloud nous laisse ses pleins et ses déliés en héritage : il mériterait une plus grande visibilité dans le champ artistique marocain, notamment pour continuer à faire vivre sa fondation.
Par Ghitha Triki