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Mohamed El Baz : “Le monde est mort ou en train de mourir. L’Art l’a tué à force de monter au front”

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À travers son œuvre, Mohamed El Baz “bricole l’incurable”, une façon pour lui de “réparer quelque chose dans [son] rapport intime au monde”. Cette période d’ébranlement des certitudes semble venir conforter le diagnostic qu’il a depuis longtemps posé :  l’urgence de mettre l’art au cœur de l’échiquier. Entretien et visite de sa dernière expo virtuelle, en prime. 

Changes 2020, Maquette pour un paysage du monde, Impression sur Plexiglas et photographies couleurs, Dimensions variables.

En 2011, à l’occasion de l’exposition Le Festin nu, vous vous demandiez si l’art était « un remède ou une arme de destruction pour le monde ». À la lumière de la pandémie actuelle du Covid 19, que répondriez-vous aujourd’hui à cette question ?   

Naked lunch a été un cri de désespoir pour moi, je parle du livre de W.S Burroughs. Je pense que c’est d’actualité puisque dans ce roman, il est question d’une contamination qui est faite du désir de mort. Quelle est cette énergie qui pousse à détruire le monde ? Je pense que le monde est mort ou en train de mourir. La littérature l’a tué, la musique l’a tué. L’Art l’a tué à force de monter au front… Le monde est une fiction réinventée par les artistes. Il faut juste regarder ce qui nous concerne …

Vous avez aussi coutume de dire que l’art peut aller jusqu’à « altérer les mécanismes du monde » ? Qu’advient-il de l’art lorsque ces mécanismes se dérèglent d’eux-mêmes ? 

J’avais l’habitude de dire que je ne suis pas malade, c’est le monde qui est malade… Quand les mécanismes se dérèglent, c’est bien la preuve de cette maladie originelle, première… Celle de vivre, d’exister… Je vois l’art comme un antidote.

Serions-nous entrés dans une nouvelle ère où, pour reprendre une formule de Cioran qui vous est chère, ce n’est plus l’artiste qui « [bricolerait] l’incurable », mais les pouvoirs politiques eux-mêmes ? 

Oui définitivement, même si le monde se répare au fur et à mesure. Il me semble que l’incurable est une « génétique de l’âme ». Les politiques bricolent l’amnésie historique, les artistes bricolent la matière première, c’est-à-dire la vie. La vie non comme structure mais comme matière première…

Exposition virtuelle de Mohamed El Baz “Bricoler l’incurable 2020” – cliquez sur “Start Guided Tour” pour une visite complète :



L’approche artistique qui est la vôtre accorde une place importante aux situations. Que vous inspire, en termes de situations plastiques, la crise multiple que nous connaissons ? Quels projets esquissez-vous actuellement ? 

Pour citer encore l’ami Filliou : « L'art est ce qui rend la vie plus intéressante que l'art. » Il me semble que l’art permet de retomber sur ses pattes, à la manière d’un chat jeté d’un immeuble… Je suis en train de travailler sur des miroirs peints, à la manière du fameux rouge à lèvres laissé dans une salle de bain. Sauf que là ce sont des chansons, des textes chantés qui me touchent pour X raisons… J’ai voulu mourir mais là je cherche à vivre dignement…

Pouvez-vous nous présenter l’exposition virtuelle « Bricoler l’incurable 2020 » qui vient d’être mise en ligne ? 

C’est une idée de mon ami Olivier Nolin de By ON. Il m’a proposé de revisiter toute une série d’œuvres de manière inédite. Au delà de toute les productions virtuelles à l’heure du confinement, il s’agit pour nous de revisiter tout ou partie des détails de Bricoler l’incurable. Je suis très sensible à l’idée de revisiter sans cesse ce qui a été produit, construit… Toujours à la recherche d’amendements idoines…

Au-delà des conséquences économiques et sociales, quels dysfonctionnements et quelles carences révèle la crise sanitaire actuelle concernant la place des artistes dans la société marocaine et le rôle des différentes institutions publiques ou privées ? 

Elle révèle ce que nous savons tous, le peu de place qu’on accorde à nos propositions. Je rêve du jour où toute les mosquées du pays deviendront des vrais lieux de la culture au sens large. La religion en fait partie mais pas seulement. Nos propositions touchent à la vie, à la société. Ce n’est pas juste une histoire de marché et de décoration… Une civilisation n’est jamais aussi digne que quand elle se remet en cause profondément … Je ne citerai personnes, mais c’est bien la nature des échanges que j’ai avec mes amis, mes pairs, mes enfants…

Propos recueillis par Olivier Rachet

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