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La première ville du marché de l’art devient le référent mondial pour l’art contemporain africain grâce au milliardaire Jean Pigozzi, collectionneur de la première heure qui a fait don l’été dernier d’une quarantaine d’œuvres au MoMA. Parallèlement, les ventes spécialisées se multiplient du côté des enchères.

Jean Pigozzi, héritier du fondateur de la marque automobile Simca, possède la plus grande collection d’art africain contemporain. Il a commencé à s’y intéresser avant tout le monde, à l’aube des années 90. Avant cela, confie le milliardaire, « j’étais collectionneur comme un notable de province. J’avais un petit Warhol, un petit Schnabel, un petit Sol LeWitt… Ce n’était pas une collection intéressante. Charles Saatchi (grand collectionneur britannique) m’avait dit : “il faut que tu te spécialises” ». Pour Thierry Ehrmann, président et fondateur d’Artprice : « Jean Pigozzi, comme Charles Saatchi, ne sont pas seulement des défricheurs, leur travail assidu de collectionneurs a permis de constituer de nouveaux marchés, celui des Young British Artists pour Saatchi, celui de l’art contemporain africain pour Pigozzi ».

Jean Pigozzi a le déclic en 1989, quand il visite l’exposition « Les Magiciens de la Terre » au Centre Pompidou. Dès lors, il constitue patiemment sa collection avec la complicité de son conseiller André Magnin qui va explorer le continent africain et défricher sa scène artistique pendant plus de vingt ans afin d’alimenter la Contemporary African Art Collection (CAAC) de Jean Pigozzi. Domiciliée à Genève, elle comprend aujourd’hui plus de 10 000 peintures, sculptures, installations et photographies, signées de plus de 70 artistes qui vivent ou travaillent en Afrique subsaharienne. Si la collaboration entre André Magnin et Jean Pigozzi a pris fin en 2008, la CAAC n’a pas cessé ses acquisitions depuis. De son côté, André Magnin a fondé dans la foulée sa propre société, MAGNIN-A, afin de promouvoir l’art contemporain africain sur le marché international. Il est aujourd’hui le premier galeriste français spécialiste de la scène contemporaine africaine.

Jean Depara, Les musiciens, 1975. The Museum of Modern Art, New York. CAAC-The Pigozzi Collection. Don de Jean Pigozzi, 2019. Photo courtesy The Museum of Modern Art.

Opération promotion

Pour promouvoir ces œuvres dont personne (ou presque) ne voulait sur le marché de l’art il y 30 ans, André Magnin a organisé des expositions décisives, parmi lesquelles « Out of Africa » à Londres, « African Art Now » à Houston, « 100 % Africa » au Guggenheim de Bilbao. Il a également œuvré pour le rayonnement de ces artistes auprès des collectionneurs internationaux en participant à des foires et a contribué à la constitution d’un marché de l’art contemporain africain en révélant des artistes tels que Chéri Samba, Romuald Hazoumé et Frédéric Bruly Bouabré.

L’implication de la Biennale de Venise a aussi été déterminante dans la promotion de la création africaine ces dernières années : en 2013, l’Angola est devenu le premier pays africain distingué par un Lion d’Or (Lion d’Or du meilleur pavillon national). Deux ans plus tard, alors que la direction artistique de la Biennale était confiée au commissaire d’exposition nigérian Okwui Enwezor, l’artiste ghanéen El Anatsui recevait un Lion d’Or pour l’ensemble de sa carrière. Depuis, l’Afrique a gagné un nouveau pavillon national à la Biennale avec la présence du Ghana cette année. Jean Pigozzi a longtemps été le seul client des artistes d’Afrique subsaharienne. Aujourd’hui, l’art contemporain africain a gagné les collections permanentes du Centre Pompidou, de la Tate Modern et du MoMA, le musée américain étant passé à l’échelon supérieur cet été.

Bodys Isek Kingelez, U.N., 1995. The Museum of Modern Art, New York. CAAC-The Pigozzi Collection. Don de Jean Pigozzi, 2019. © 2019 Estate Bodys Isek Kingelez / Photo: Maurice Aeschimann. Courtesy CAAC - The Pigozzi Collection

Le MoMA propulsé leader

Au milieu de l’été, le collectionneur Jean Pigozzi a fait don de 45 œuvres d’art contemporain subsaharien au prestigieux musée d’Art Moderne de New York (MoMA), le positionnant ainsi comme un leader institutionnel unique du secteur. D’après son directeur, Glenn D. Lowry, « la donation va jouer un rôle très important dans le réaménagement de la collection permanente du MoMA » (qui sera dévoilée le 21octobre) et « aura un réel impact sur les programmes d’exposition du MoMA ». De son côté, Jean Pigozzi s’est dit « fier » et espère que son don « ouvrira les yeux à des millions d’amateurs d’art sur une production importante, mais encore trop méconnue ». La donation comprend des œuvres d’artistes africains parmi les plus célèbres, dont Romuald Hazoumé, Bodys Isek Kingelez, Moké, Chéri Samba, le photographe Seydou Keïta, Ambroise Ngaimoko ou Frédéric Bruly Bouabré.

L’année dernière, Jean Pigozzi avait aidé le MoMA à réaliser la première rétrospective américaine du sculpteur congolais Bodys Isek Kingelez, décédé en 2015 (exposition « Bodys Isek Kingelez : City Dreams », 26 mai 2018-1er janvier 2019). Le collectionneur avait déjà remarqué les architectures utopiques de Kingelez lors de l’exposition « Magiciens de la Terre » il y a 30 ans. Le prestige de cette exposition au MoMA a eu un effet immédiat sur la cote de l’artiste, dont le record personnel a été atteint lors d’une vente aux enchères chez Artcurial à Paris, dans les derniers jours de la rétrospective. La sculpture tenant la plus haute adjudication de Kingelez s’intitule Pacific Art et date de 1989, année clé des « Magiciens de la terre ». En 1999, elle ne valait que 20 000 francs. En 2005, elle était restée invendue à Paris dans une estimation basse de 24 000 $. Finalement, l’œuvre a dépassé les 81 000 $ le 30 décembre 2018 chez Artcurial.

Installation d'El Anatsui dans le pavillon du Ghana, pays représenté cette année pour la première fois à la Biennale de Venise.

Le marché new-yorkais s’ouvre

La popularité croissante de l’art contemporain subsaharien passe bien sûr par les coups de projecteurs que braquent les grands musées sur les artistes. La donation de Jean Pigozzi jouera certainement un rôle dans la montée des prix de ces artistes qui suscitent un intérêt croissant auprès des collectionneurs européens et américains. Par ailleurs, le marché de l’art africain commence à s’inscrire dans le calendrier des ventes new-yorkaises, ce qui constitue un atout essentiel pour son développement. La société Bonhams (pionnière dans la vente aux enchères d’art africain moderne et contemporain à Londres) a en effet organisé une première vente d’art africain à New York le 2 mai 2019, vendant six œuvres à plus de 100 000$ chacune.

Entre la donation de Jean Pigozzi au MoMA et les nouvelles ventes spécialisées de Bonhams, New-York pourrait devenir, dans un futur proche, la première plaque tournante du marché de l’art contemporain africain face à Paris et à Londres. Selon Charlotte Lidon, experte liaison Art moderne et contemporain africain chez Sotheby’s : « Ce marché ne représente que 0,01% du marché international de l’art ». Tous les indicateurs sont désormais au vert pour asseoir le développement de ce marché stimulant.

En partenariat avec ARTPRICE.COM

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