Taper pour chercher

Nidhal Chamekh : “Le matraquage appelant à un productivisme joyeux est insupportable”

Partager

On reconnaît un dessin de Nidhal Chamekh à sa narration fragmentée. Les éléments en apparence disparates forment une composition d’où émerge un récit de résistance et de révolution. L’une de ses séries les plus célèbres, De quoi rêvent les martyrs, évoque avec une certaine frontalité le soulèvement tunisien de 2011. Mais l’artiste est aussi connu pour ses prises de position sans détours sur son pays d’origine ou sur la France où il vit actuellement. Sur le rôle de l’artiste dans la société, aussi. Entretien en temps de confinement. 

Que vous inspire en tant qu’artiste ce monde brutalement à l’arrêt ? L’est-il d’ailleurs vraiment ? 

Oui en effet, l’est-il vraiment ? En tout cas pas pour tout le monde. Nous ne vivons pas cette pandémie ni ses conséquences de la même manière et c’est important de ne pas l’oublier. Tous les métiers invisibilisés et précaires, mais combien nécessaires, n’ont jamais cessé. Ailleurs, en Tunisie, le monde tel qu’il est, continue de tourner, le travail ne s’est jamais arrêté pour beaucoup et pour la majorité des personnes vivant dans une économie de survie, le choix entre mourir de faim et attraper la Covid se fait rapidement.

En quoi m’inspire alors ce monde à l’arrêt ? En tant qu’artiste, je ne sais pas encore, la question de l’état d’exception et de la règle ou de la norme est présente dans ma pratique et elle se trouve au cœur de la situation actuelle. Avec la multiplication des états d’urgences depuis quelques années et l’intensification des dispositifs de contrôles, l’horizon n’est pas très gai, et nous le savons très bien, plusieurs de ces mesures « d’exceptions » finiront par devenir des règles.

Face à ses nouvelles normes, l’œuvre d’art peut fonctionner comme son aberration, sa perversion. Elle peut prendre les normes à rebrousse-poil, elle peut alerter, elle peut crier et appeler à la résistance si elle croise le dehors, la vie, le politique, le commun.

Ragtimes (en cours), photos de tournage. 2020. ©Nidhal Chamekh

Pensez-vous que les conséquences de cette pandémie, sur le monde de l’art notamment, permettront de rétablir des équilibres depuis longtemps fragilisés : entre le Nord et le Sud, entre un marché globalisé et une offre de création produite et diffusée plus localement ?

Il m’est difficile de répondre à cette question. Je ne sais pas si les artistes connaissent bien les rouages et l’évolution du marché de l’art, un champ économique complexe avec de l’opacité en plus. Il faut être un économiste et être doté des moyens intellectuels et pratiques pour se prononcer là-dessus. D’autant plus que le marché de l’art est mené par des fluctuations, des bulles et des lobbyings dont on n’est pas les maîtres, loin de là. En tant qu’artistes, nous sommes les principaux créateurs des richesses de ce secteur mais ses règles se jouent ailleurs.

Pour un pays comme la Tunisie dont l’économie des arts plastiques est embryonnaire et non réglementée, cette pandémie va certainement accentuer sa fragilité. C’est la conséquence naturelle de la précarisation des artistes.

Pour parler en termes capitalistiques, un marché national dans nos pays ne peut pas s’étendre et se renforcer sans le renforcement de sa « main d’œuvre » qui sont les artistes et plus généralement tous les travailleurs de l’art. Tous les investissements et les managements du monde n’y feront rien, ça ne fera qu’ancrer cette espèce de féodalisme à la sauce néocoloniale bien en place dans le secteur artistique. Il va falloir des artistes avec des statuts et des droits clairs, une sécurité et un chômage, des espaces d’évolution etc. Le renforcement des conditions des travailleurs est garant du renforcement du marché, mais ces avancées ne viennent jamais en cadeau : elles s’arrachent.

Ragtimes (en cours), photos de tournage. 2020. ©Nidhal Chamekh

Cette période de confinement est-elle propice à la création ? 

Pour ma part pas vraiment. J’ai du mal avec les pratiques à l’improviste, c’est handicapant et j’en ai conscience. Je préfère prendre le temps de préparer les choses, ma pratique en soit est discontinue, non claire et au bord du chaos. Les conditions doivent donc être bien maîtrisées pour que cette désorganisation interne puisse prendre forme sinon c’est insurmontable.

Aussi, cette situation d’isolement contrôlé est très difficile et elle n’a rien à voir avec la solitude que l’artiste peut éprouver dans son travail. Cette solitude est choisie, elle est libre et nécessaire, c’est une solitude qui se nourrit directement ou indirectement de la vie, c’est une solitude peuplée. De plus, ce matraquage appelant à un productivisme joyeux est insupportable, c’est irrespectueux des particularités des uns et des autres dans un moment fragilisant et déroutant.

Non, ce n’était pas créatif, je n’ai rien « produit » de nouveau. J’ai travaillé doucement sur une vidéo que j’ai tournée quelques jours avant le début du confinement et que je suis loin d’avoir finie.

Ragtimes (en cours), photos de tournage. 2020. ©Nidhal Chamekh

La situation est-elle, selon vous, vécue différemment pour les artistes en Tunisie ? 

Certainement, La situation générale est différente et les artistes tunisiens manquent des droits les plus essentiels. Mais ici comme en Tunisie, la plupart multiplient les boulots parallèlement à leurs pratiques, ils sont enseignants, éducateurs, techniciens, répondent à des commandes de décorations, travaillent dans les festivals ou dans les services. Il n’y a qu’une poignée privilégiée qui arrive aujourd’hui à vivre de la vente de son art. En Tunisie, l’arrêt de plusieurs secteurs culturels a eu un impact profond sur la majorité qui vit déjà dans une violente précarité.

Il y a des initiatives étatiques et privées pour venir en aide aux plus démunis mais cela ne peut pas sauver ni cacher la situation très précarisée des artistes. L’entraide entre amis et collègues est habituelle dans ce secteur comme partout en Tunisie et c’est tant mieux car cela préserve un tant soit peu la dignité des artistes et leur évite de se plier à la charité.

Dans plusieurs secteurs les artistes tentent de se mobiliser pour leurs droits à l’exemple du collectif Khallsouna / خلصونا fédérant aujourd’hui des centaines d’artistes, de techniciens et de freelance revendiquant leurs rémunérations impayées depuis des mois, voire des années.

Nidhal Chamekh, Sans titre, 2017 Courtesy de l'artiste.

De façon plus générale, que vous inspire la situation actuelle concernant le rôle de l’artiste dans la société ? Quelles seraient selon vous les urgences à redéfinir ? 

Il serait aujourd’hui absurde de nier la situation précaire des artistes, la pandémie n’a fait que la révéler encore plus. Cette crise a mis en évidence l’incurie des institutions culturelles publiques et privées minées par les logiques marchandes et les intérêts privées. En France, les quelques « réponses » apportées à la situation actuelle montrent clairement l’indifférence à laquelle les artistes, les travailleurs et les travailleuses de l’art sont confrontées.

De notre côté, et face à la pression du marché et de l’institution, il devient plus que nécessaire de s’organiser collectivement. Il est urgent de modifier le rapport de force et améliorer nos statuts, pour une meilleure protection sociale et une vraie considération de nos pratiques et de nos dignités. Sortir de la survie, notre rôle est là.

Propos recueillis par Olivier Rachet

Tags:

Vous pouvez aimer aussi

Laisser un commentaire

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Retrouvez-nous sur Instagram
@diptykmagazine
Instagram n'a pas retourné le status 200.