Partcours à Dakar, première édition sans Koyo // Partcours Dakar, first edition without Koyo

Fin novembre, Dakar se donne deux semaines pour se raconter autrement. Coup de projecteur annuel sur la scène contemporaine, l’événement Partcours coordonne une trentaine de lieux en un seul mouvement : galeries, ateliers, maisons et institutions. Quelques mois après la disparition de sa cofondatrice, l’événement prouve que Dakar sait tenir la ligne sans figer son héritage.
Depuis quatorze ans, la plus septentrionale des capitales d’Afrique de l’Ouest s’offre aux visiteurs dans un parcours artistique atypique. Fin novembre, pendant deux semaines, galeries, ateliers, espaces culturels et maisons de collectionneurs coordonnent leurs vernissages. Au fil des années, Partcours est resté une structure légère, largement autogérée. Pas une machine à gaz institutionnelle, mais une coordination de lieux qui tient par la conviction et l’engagement de ses membres. Le réseau peut compter sur quelques appuis publics et privés (le ministère de la Culture, la Ville de Dakar, Eiffage, plusieurs instituts culturels étrangers), mais son positionnement particulier dans la chaîne de valeur de la création artistique le place dans une situation particulière où l’équilibre doit être cherché à chaque édition. Son existence maintenue prouve toutefois qu’un modèle économique privé collectif qui ne repose pas sur le marché et le profit peut exister, même si de l’aveu des organisateurs, il serait plus reposant d’arriver à concevoir une économie du projet plus pérenne. Moins festival que rhizome : un calendrier commun, quelques navettes, et surtout cette idée qu’il faut faire circuler les publics plus que les VIP. On reconnaît là la philosophie de la curatrice Koyo Kouoh, cofondatrice de Partcours avec le céramiste italien Mauro Petroni.

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Yafane, Atelier Céramiques Almadies, Partcours 2025. © Shiran Ben Abderrazak

À l’Atelier Céramiques Almadies, ce manque se mesure physiquement. Loin des façades vitrées, l’espace de Mauro Petroni est un ancien hangar en tôle, coincé entre océan et brousse urbaine, rescapé d’une forêt grignotée par la spéculation. Depuis les années 1970, on y fabrique des fresques, des céramiques, des expérimentations qui ont accompagné l’histoire visuelle de la ville et du pays. Cette année, l’exposition « Chaos et symétrie » réunit Yafane, artiste brut de Warang qui accumule objets trouvés et sculptures en plein champ, et l’architecte italien Beppe Caturegli, dessinateur obsessionnel de trames et de motifs. L’un incarne le désordre fertile, l’autre la mesure : ensemble, ils fabriquent un équilibre instable qui ressemble beaucoup à Dakar. Mauro Petroni résume la tonalité de cette édition : il confie s’être demandé s’il fallait « faire vraiment un événement dédié à Koyo », avant d’y renoncer « parce que ça aurait été trop construit. L’édition est normale, mais c’est la première sans elle, et ça nous touche tous ». Dans le catalogue, il revient sur ces « années Koyo », où la scène dakaroise s’est construite avec elle et à travers elle, au moment même où l’art contemporain africain gagnait la scène mondiale. 

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OH Gallery, Bacary Diémé, Partcours 2025. © Shiran Ben Abderrazak

Modernités et visages d’aujourd’hui

Au centre-ville, OH Gallery incarne cette énergie tournée vers l’extérieur. Nichée dans un immeuble moderniste du Plateau, la galerie propose un accrochage épuré où design, peinture et installation en aluminium se répondent. L’exposition « A Tale of Modernism » de Mischa Sanders et Philipp Putzer revisite le modernisme à partir de Dakar, non pas comme un style figé mais comme un ensemble de gestes, de matériaux, de circulations qui ouvre une discussion avec les « Mondes textiles » de Bacary Diémé, moderne sénégalais de l’école de Dakar. Océane Harati, la directrice de la galerie, propose de redécouvrir son travail qui a été oublié, alors même que les motifs qu’il a conçus pendant plus de trente ans pour les sociétés textiles étaient imprimés massivement en wax et en fancy. Son travail au trait précis et à la palette vive puise ses inspirations aux origines sociales et anthropologiques des villages sénégalais tout en s’inspirant des formes sculpturales traditionnelles. Dans le paysage bruyant des « redécouvertes » africaines, celle-ci a le mérite de mettre le dessin au centre.

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Bibi Seck, Sélebé Yoon, Partcours 2025. @ Guy Thimel

À quelques rues de là, le centre d’art Selebe Yoon, installé dans un immeuble des années 1950, associe galerie, bibliothèque et résidences. L’exposition collective « Im/mobile » s’empare du thème brûlant de la mobilité et le fait déborder vers la science-fiction, les réseaux spatiaux, les circulations intercontinentales. L’exposition labyrinthique s’étend dans les différents espaces de Selebe Yoon et entraîne son public dans un rêve un peu fou : embarquer pour l’espace à bord d’une arachide spatiale géante. Pap Souleye Fall l’a fabriquée à partir de carton et de bidons, comme une critique active des restes de l’économie coloniale (la monoculture de l’arachide, devenue économie nationale) qui, au final, représentent une frontière bien réelle dans la possibilité de se mouvoir dans un monde aux économies digitalisées. On notera également l’exploration de la ville aérienne conçue par Bibi Seck et l’installation presque mystique de Tabita Rezaire qui mêle, dans un dispositif vidéo encerclé de monolithes, les savoirs sur la conquête et la recherche spatiale avec les mythes et les savoirs ancestraux relatifs à l’espace. Une autre exposition retrace les quinze dernières années de peinture d’El Hadji Sy et rappelle que la peinture sénégalaise ne se résume pas à un « style école de Dakar » exportable, mais continue à se réinventer.

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Cécile Fakhoury, Hôtel Sokhamon, Partcours 2025. © Shiran Ben Abderrazak

Entre récits du passé et échos du présent

Plus bas sur la corniche, la Galerie Cécile Fakhoury déploie son programme hors les murs dans l’Hôtel Sokhamon, bâtiment à l’architecture quasi mythologique, construit à l’origine comme une maternité et un centre de balnéothérapie. L’exposition « Ce que la mer murmure », de Rachel Marsil, convoque l’imaginaire du groupe de techno afrofuturiste Drexciya, originaire de Detroit, et de l’Atlantide noire habitée par les enfants nés des esclaves à bord des navires négriers et qui étaient jetés à la mer. L’artiste revisite ainsi l’histoire de l’esclavage à partir du littoral sénégalais. Détournant les genres du portrait et des natures mortes, elle y glisse une dimension de subtile inquiétude et de mystère à travers la représentation qu’elle fait des visages, mais également sa palette très particulière qui s’affranchit de tout réalisme. Figures amphibies, silhouettes violettes et bleues, fragments d’écume : ici, la mer n’est pas un décor mais un personnage, témoin des circulations forcées et des mémoires englouties. L’ensemble s’insère parfaitement dans l’écrin de cet hôtel au style étonnant.

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Kelani Fatai, Hoop Gallery, Partcours 2025. @ Guy Thimel

À Mermoz, la Galerie Arte fait dialoguer, comme à son habitude depuis 1996, meubles en bois précieux et toiles d’artistes africains. Avec « Enjaillement » de Prince Galla Gnohité, les enfants des rues ivoiriens transforment la débrouille en jeu : couleurs saturées, poussière suspendue, joie obstinée. Sous la surface affleurent pourtant des notes acides, comme si la fête tenait à distance la brutalité du réel. Au cœur du Plateau, Hoop Galerie joue la carte du face à face frontal. L’exposition « Majesty in Our Skin » du nigérian Kelani Fatai pourrait être celle de trop avec la saturation du figuratif qui touche l’art africain contemporain. Pourtant, en alignant des portraits comme des déclarations de souveraineté – corps cadrés serrés, regards fixes, vêtements travaillés, halos dorés qui empruntent à l’iconographie religieuse –, la peau n’est plus un prétexte chromatique, elle devient matière politique : surface de projection, lieu de réparation.L’Agence Trames, vaste bâtiment sur la place de l’Indépendance, vit sa dernière exposition avant une fermeture pour restructuration. « Maam », projet du photographe Kopeto, y rassemble les visages et récits des anciens de Dakar, Gorée et Joal-Fadiouth, filmés et photographiés dans leur quotidien. On traverse un couloir de photos, on y entend des voix comme on traverserait un village : ici, la mémoire n’est pas une archive figée mais une conversation. Derrière ce projet, il y a aussi la trajectoire atypique de Riad Fakhri. Chercheur, intellectuel et passionné d’art à l’esprit entrepreneurial, l’initiateur de Trames aura réussi le pari de faire de cet espace incontournable un laboratoire collectif culturel et artistique au cœur de la ville, des préoccupations de la jeunesse et se situant dans le global et le local. Non loin de là, la maison de Laurence Maréchal est un autre laboratoire. Construite en 1902, remplie d’objets, de meubles anciens, de plantes et d’œuvres glanées au fil de ses voyages, la maison ressemble à un roman qui aurait oublié de se refermer. Laurence Maréchal nous y accueille au milieu de certaines pièces de sa collection qu’elle propose à la vente. Peintures d’artistes africains modernes qu’elle a côtoyés, bijoux du Niger, meubles d’Égypte, statues du Zaïre, croix d’Éthiopie… l’œil ne sait où s’arrêter devant tous ces trésors exposés. 

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Kopeto, Trames, Partcours 2025. @ Guy Thimel

« Comme si elle était là »

D’autres propositions, annoncées au programme, structurent en creux cette édition. À la Galerie Le Manège, une exposition autour des identités linguistiques doit explorer les frottements entre wolof, français et autres langues en circulation : autant de manières de déplacer le centre de gravité du regard. Chez RAW Material Company, plateforme fondée par Koyo Kouoh, le collectif Chimurenga s’attaque au film jamais réalisé d’Ousmane Sembène sur Samory Touré en travaillant archives et récits inachevés. Vu de l’extérieur, ce Partcours pourrait n’apparaitre que comme une succession de « spots » à cocher. Vécu de l’intérieur, il dessine une autre carte : celle d’une ville où les lieux institutionnels, les maisons ouvertes et les ateliers en marge participent du même récit. À OH Gallery, à Trames, chez Laurence Maréchal, au hangar des Almadies, on retrouve les mêmes questions : que faire de la mémoire, que faire des héritages, comment continuer ensemble ?Et c’est bien là que la présence de Koyo Kouoh réapparaît, invisible et omniprésente. Fondatrice de RAW Material Company, cofondatrice de Partcours, directrice du Zeitz MOCAA au Cap, dernièrement nommée commissaire de la Biennale de Venise 2026, elle a incarné pendant plus d’une décennie la possibilité d’articuler scène locale, réseaux continentaux et institutions internationales et surtout la possibilité et la nécessité pour le continent de s’écrire et de se raconter lui-même. Ce qui se joue ici ne relève pas d’un cas isolé : les nuits des galeries à Lagos, les « First Thursdays » à Cape Town, et d’autres circuits ailleurs encore (Mexico, Bogotá) inventent eux aussi des manières de travailler la ville par ses espaces d’art. Partcours s’inscrit dans cette constellation de dispositifs du Sud global, mais avec une nuance très dakaroise : une scène moins centrée sur le marché, plus tissée par les lieux eux‑mêmes, avec une attention particulière à la mémoire, aux archives, à l’invention du futur et aux publics.Finalement, « le plus bel hommage à Koyo, c’est de continuer dans son esprit, de faire comme si elle était là et de mettre la même énergie qu’elle », estime Mauro Petroni. Pour qui regarde Dakar depuis Rabat, Casablanca ou Paris, c’est sans doute la meilleure clé de lecture : cette édition 2025 n’érige pas de monument, elle maintient une ligne. Celle d’une ville qui continue de se penser par ses espaces d’art et une communauté qui choisit, malgré la perte, de faire comme si Koyo Kouoh entrait encore par la porte, demandait des comptes et rappelait que la scène ne tient que si elle reste en mouvement.

Par Shiran Ben Abderrazak

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Pap Souleye Fall, Sélebé Yoon, Partcours 2025. @ Guy Thimel
Abstract
For its first edition without cofounder Koyo Kouoh, Partcours demonstrates both continuity and resilience. For two weeks at the end of November, Dakar’s contemporary art scene synchronizes over thirty venues including galleries, studios, private homes and institutions into a fluid, self-managed circuit that favors public circulation over VIP culture. Long run on conviction more than funding, Partcours maintains an alternative collective model that sits outside conventional market logic.
This year’s program reflects the city’s plurality. At Atelier Céramiques Almadies, Chaos and Symmetry pairs outsider artist Yafane with architect Beppe Caturegli, embodying the fertile imbalance that defines Dakar. Downtown, OH Gallery revisits modernism through new dialogues, while Selebe Yoon expands the theme of mobility into science fiction and space imaginaries. Exhibitions across the city, including El Hadji Sy’s fifteen-year survey, Rachel Marsil’s Afrofuturist-inflected reflection on the Atlantic, Prince Galla Gnohité’s vivid street scenes, Kelani Fatai’s political portraiture and Kopeto’s intimate portrayals of Dakar’s elders, highlight a scene that moves freely between memory, invention and social critique.
Private spaces also play a central role. The Trames building, before closing for restructuring, affirms its position as a cultural laboratory, while Laurence Maréchal’s historic home offers a lived-in archive of African and global material culture.
Throughout, Koyo Kouoh’s presence remains invisible yet foundational. Partcours aligns itself with a constellation of Global South initiatives in Lagos, Cape Town, Mexico City and Bogotá that rethink cities through artistic networks rather than market logics. Dakar’s singularity lies in its attention to archives, publics and shared imaginaries of the future.
As Mauro Petroni (co-founder of the event) notes, the strongest tribute to Koyo is simply to continue, to keep the scene moving and thinking, and to insist on collective momentum rather than monument.