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[Portfolio] Aassmaa Akhannouch : comment habiter son histoire ?

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À travers son dernier projet, La Maison qui m’habite encore, la photographe Aassmaa Akhannouch livre une série d’une grande sensibilité, convoquant des souvenirs d’enfance autant qu’une mémoire collective. Une immersion dans un passé à la lisière entre réalité et fiction qui lui a valu de remporter le prix HSBC pour la photographie.

La photographie n’est pas qu’un langage, c’est avant tout de la mémoire”. Aassmaa Akhannouch aurait pu, sans peine, faire sienne cette citation empruntée à l’immense Sebastiao Salgado. Ce devoir de rémanence a poussé l’artiste native de Meknès à immortaliser chaque recoin de la maison de son enfance, devenue sujet principal de sa dernière série. La Maison qui m’habite encore est ainsi une ode à l’enfance, aux précieux moments en famille, et à l’évanescence d’un passé que l’on voudrait emporter partout avec soi.

Lorsque j’ai pris les premières images de cette maison, c’était uniquement pour conserver une trace de ce lieu, que ma sœur et moi devions, malgré nous, vider avant sa vente”, explique Aassmaa Akhannouch. Mais dès les premiers instants passés dans cette bâtisse, où le temps n’a plus d’emprise, la photographe est gagnée par une sensation troublante. “ Je ne savais plus quel âge j’avais : j’étais redevenue une petite fille”. De cette nostalgie naît alors une série sensible mêlant reliques réelles et reconstitutions de scènes du passé.

Aassmaa-Akhannouch, Veille de fête, 2019, cyanotype sur papier Beaux-Arts, 30 x 40 cm. Courtesy galerie127, ©Aassmaa-Akhannouch

Se souvenir

Le travail de mise en scène éveille alors chez la photographe une mémoire qu’elle pensait enfouie et certains détails ressurgissent par la grâce du souvenir. “Lors des prises de vue du cliché représentant la préparation des cornes de gazelles, je me suis souvenue que ma mère avait cette étonnante attitude : elle posait son pied sur sa babouche et non dedans”, raconte-t-elle amusée.

Cette anecdote en apparence anodine témoigne pourtant de la puissance d’évocation du travail photographique. Il accompagne la résurgence des souvenirs qui s’affinent au fil des prises de vue et permet de saisir avec plus de justesse ces bribes d’enfance. La photographe cherche ainsi inévitablement à déconstruire les “idées de départ qui motivent la fabrication d’une image, pour se laisser peu à peu emporter par l’émotion de l’instant.” Guidée par ses sensations, Aassmaa Akhannouch mène une invariable quête du temps perdu. L’émotion est par ailleurs gageure d’authenticité et règne en maître sur le redouté et long travail d’editing. “Si l’image ne m’émeut pas, je ne la conserve pas, c’est qu’elle n’est pas vraie”…

Aassmaa Akhannouch, Les chansons oubliées, 2019, cyanotype sur papier Beaux-Arts, 30 x 40 cm. Courtesy galerie127, ©Aassmaa-Akhannouch.

Comme une méditation

L’artiste brouille les frontières temporelles. Ces images assurément contemporaines pourraient “avoir été dénichées dans une vieille armoire de la maison”, comme cela lui a été suggéré à quelques reprises. Pour obtenir cet effet “vintage”, l’artiste opte pour un tirage en cyanotype, “virés afin de colorer les images en brun. Celles-ci sont ensuite rehaussées à l’aquarelle, par de légères touches”, détaille la photographe. “La netteté ne m’intéresse pas” ajoute-t-elle, pour expliquer la présence sur l’image de ce voile spectral, comme une incantation et un hommage aux fantômes du passé. “C’est comme une méditation, un lâcher-prise : j’accepte que mes images ne soient pas uniformes”.

Derrière cette série qui confine à l’histoire personnelle, se dégage un propos qui en appelle à une mémoire collective. Sublimées par ce procédé ancien qu’est le cyanotype, les photos d’Aassmaa Akhannouch invitent le spectateur à remonter le fil de sa propre histoire. “Il m’a fallu du temps pour prendre conscience de l’universalité de mon travail, mais aussi pour comprendre qu’on ne peut capter l’émotion de l’autre que si on laisse la sienne s’exprimer”.

Grâce au prix HSBC pour la photographie, obtenu en 2021, cette très belle série fera l’objet d’un ouvrage. Une manière d’habiter le souvenir de cette maison, éternellement.

Houda Outarahout

Aassmaa Akhannouch, Repas de fête, 2019, cyanotype sur papier Beaux-Arts, 30 x 40 cm. Courtesy Galerie 127, ©Aassmaa-Akhannouch
Aassmaa Akhannouch, Eté éternel, 2019, cyanotype sur papier Beaux-Arts, 30 x 40 cm. Courtesy galerie127, ©Aassmaa Akhannouch,
Aassmaa Akhannouch, La natte, 2019, cyanotype sur papier Beaux-Arts, 30 x 40 cm. Courtesy galerie127, ©Aassmaa Akhannouch
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