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[Portfolio] Le sublime vagabondage de Dawit L. Petros

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Le photographe érythréen basé à New York secoue avec ses images oniriques qui revisitent la figure du migrant, inspirée par la littérature africaine et L’Étranger de Camus.

Le voyage, comme péril ou comme accomplissement… Pendant une année entière, Dawit L. Petros a parcouru le chemin des migrants depuis le Nigéria jusqu’à l’Europe, en passant par la Mauritanie, le Maroc, la France et l’Italie. En traversant les villes de Bamako, Nouakchott ou Dakar, notamment avec les photographes du projet Invisible Borders en 2014-2015, il a choisi d’explorer les frontières à travers l’expérience africaine.

Né à Asmara en Erythrée, une ancienne colonie italienne envahie par les Britanniques avant son indépendance, Dawit L. Petros a connu le déracinement et tente de tisser des liens entre le patrimoine africain et le modernisme européen. Il a posé ses valises à Montréal pour y étudier l’art avant de s’installer à New York où il mène une brillante carrière depuis les années 2000.

Dawit L. Petros, La Marche Verte, 2016

L’Afrique comme jamais

Pourquoi un tel degré d’onirisme et de mystère dans les clichés de Dawitt L. Petros ? Sa série intitulée The Stranger’s Notebook (Prologue) fait directement référence au fameux roman L’Étranger d’Albert Camus. Petros s’appuie sur la vision du philosophe français né en Algérie, qui y relate l’expérience de l’altérité. « ‘L’Etranger’ qui façonne ma pensée est un individu positionné entre des lieux, des histoires et des cultures multiples. Un individu qui existe à la fois ‘à l’intérieur’ et ‘à l’extérieur’, en somme celui qui n’est ‘à la maison’ nulle part », dit-il.

Aussi inspiré par le sociologue allemand Georg Simmel et sa notion d’« étranger paradoxal », un vagabond potentiel qui est à la fois proche et lointain, Dawit L. Petros s’est surtout inspiré du périple de Fesseha Giyorgis, un érudit abyssin qui a voyagé de l’Erythrée jusqu’en Italie en 1890. Ses carnets de voyage publiés en 1895 et écrits en tigrinya, l’alphabet érythréen, sont considérés comme la source de la littérature locale dans la Corne de l’Afrique. Un texte peu connu qui, loin de diviser, relie les antagonismes colonisateurs-colonisés : « Les écrits de Fesseha Giyorgis réaffirment l’histoire refoulée du colonialisme italien de l’Afrique orientale. Ils soulèvent la responsabilité partagée sur les événements qui se déroulent aujourd’hui des deux côtés de la Méditerranée. »

Dawit L. Petros, Sans titre, (Prologue), 2016

Comme des natures mortes

Les photographies que Dawit L. Petros a composées à partir de ces sources africaines fonctionnent comme des images mentales, avec un fort pouvoir métaphorique, entre figuration et abstraction. Ce sont de véritables natures mortes performatives. Dans le désert du sud marocain, près de Tagounite, Petros laisse s’envoler une écharpe émeraude et l’intitule La Marche Verte, en allusion aux événements historiques de novembre 1975 qui pour lui « continuent de façonner des événements contemporains et d’avoir un impact sur eux. »

Les titres des images sont un autre indice déterminant pour pénétrer le travail ultra référencé de Petros. Le diptyque Act of Recovery prend pour décor le chalutier japonais Eishou Maru échoué sur les côtes de Nouakchott, en Mauritanie. Sur la plage se pressent des « corps bruns » comme les appelle l’artiste, pour venir en aide au navire ou se l’approprier ? Le doute plane… Ce qui ne manque pas de frapper dans cette série est l’absence totale de visage. Par le truchement de miroirs qui reflètent des paysages, les personnages photographiés par Petros nous renvoient à nous-même. Aucune projection n’est possible dans l’Autre, mais plutôt dans « l’ailleurs ». Cette forme de rétention de l’image « nie ici les rouages d’une ethnographie spécifique, qui peut transformer un sujet en spectacle. C’est de l’opacité stratégique à l’œuvre. »

The Stranger’s Notebook (Prologue) est la première partie d’une trilogie qui explore la migration comme une composante inséparable de la modernité. Débutée en 2016, elle se poursuit encore aujourd’hui. Un voyage définitivement à suivre…

Marie Moignard

Dawit L. Petros, Act of Recovery (Part II), 2016
Dawit L. Petros, Sans titre, (Prologue II), 2016
Dawit L.Petros, Nearness and distance constitute a position, 2016
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