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[Portfolio] Mohau Modisakeng et les stigmates de l’apartheid

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L’artiste sud-africain explore son histoire et celle de son pays dans des images incantatoires qui portent les stigmates de l’apartheid.

Mohau Modisakeng a fait de son corps un symbole de la mémoire collective. Dans ses vidéos et photographies, il se met en scène pour explorer son identité d’homme noir. Né en 1986 à Soweto, un ghetto de Johannesburg, Modisakeng a grandi dans la violence de l’Apartheid. Il a 6 ans quand son grand frère est tué d’un coup de couteau. De son enfance, il se souvient d’avoir côtoyé la mort au quotidien, des cadavres dans les rues de Soweto. « Dès le départ, j’ai vu mon corps comme un moyen de décrire mon propre combat avec le deuil de mon frère, mais aussi de réfléchir sur l’expérience noire collective en Afrique du Sud, ainsi que le traumatisme et le deuil qui font partie de notre histoire », explique-t-il dans le Financial Times du 27 septembre 2016. Pour raconter l’histoire du corps noir, Mohau Modisakeng se pare de symboles. Dans les séries Endabeni et Ga Etsho, il porte le trilby, un chapeau qui était devenu le marqueur vestimentaire des travailleurs à la mine pendant l’Apartheid. Il arbore également des œillères de cheval qui dirigent de force le regard vers l’avant, dénonçant l’ignorance du passé. La machette évoque l’outil agricole mais aussi l’arme utilisée pendant la conquête coloniale.

Ditaola VIII 54, 2014

Invocations puissantes et spirituelles, ses images s’inspirent aussi des croyances traditionnelles transmises par sa mère. Son corps semble parfois se muer en totem vivant, comme dans la série Ditaola. Revêtu de fourrure animale et d’un costume tribal, il porte un fusil sur lequel se perche une colombe avant de s’envoler. À l’image de l’Afrique du Sud qui avance vers la paix tout en étant aux prises avec les violences du passé.

Convoquer les rituels africains est aussi une façon de se reconnecter aux origines, de fouiller le passé au-delà de l’Apartheid, cette période si marquante qu’elle en fait souvent oublier que le pays a eu une histoire avant. Une amnésie que Modisakeng souhaite réparer : « Il n’y a quasiment pas de traces de ce qui existait avant [la colonisation]. Donc il est important de laisser des traces. J’utilise mon travail pour figer des moments dans le temps, pour compenser à ma manière ce manque », déclarait Modisakeng en 2014 dans une interview donnée à Nich, portail africain d’art et design. Dans ces images où volent la poussière et les volutes de fumée, le temps et le mouvement sont suspendus. Cette façon d’immortaliser le geste rappelle d’ailleurs que Mohau Modisakeng s’est d’abord formé à la sculpture, lorsqu’il étudiait à la Michaelis School of Fine Art (Le Cap).

Endabeni 1, 2015

EXPIER LE PASSÉ

Si l’art est un moyen pour lui de sonder le passé, c’est aussi une manière de l’expier. Plus personnelle, la vidéo Inzilo, du mot zoulou signifiant « deuil » ou « jeûne », évoque la mort de son grand frère Sthembiso. Les yeux clos, les bras en croix, devant une chaise noire, uniquement vêtu d’un pantalon et d’un chapeau noirs, il exécute un rituel de deuil en s’asseyant, debout et tournant légèrement, tout en jetant en l’air une substance cendrée. Les gros plans sur son corps suggèrent l’effusion d’une peau, comme si ses membres se réduisaient en cendre tandis que le rituel se poursuit. Modisakeng accomplit un rite de passage élaboré dans lequel l’initié semble dessiner le matériau pour sa transition à partir de son propre corps.

Aujourd’hui, Mohau Modisakeng vit entre Johannesburg et Le Cap. Représenté par plusieurs galeries en Afrique du Sud et en Europe, il expose aux quatre coins du monde. En 2017 notamment, il a occupé le pavillon sud-africain à la Biennale de Venise avec Candice Breitz. Si l’œuvre de Modisakeng résonne autant à l’international, c’est qu’elle est à la fois une cérémonie privée et une déclaration publique.

Jeanne Mercier

Ga Etsho 5, 2015
Inzilo 1, 2013
Toutes les photos: Courtesy Mohau Modisakeng, Tyburn Gallery et WHATIFTHEWORLD Gallery
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