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Portrait: Nidhal Chamekh, Sometimes it snows in April

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Nidhal Chamekh participera aux prochaines Rencontres photographiques de Bamako (30 novembre 2019 – 31 janvier 2020). C’est une occasion rêvée pour republier le portrait réalisé en mai 2016 (diptyk#34) de cet artiste surprenant plus connu pour ses dessins atomisés que pour sa photographie. 

Jeudi 12 mai, Casablanca, une galerie Art-Déco historique sur le boulevard Roosevelt. Il pleut. Rendez-vous avec l’artiste tunisien Nidhal Chamekh, que je connais à peine. À la rédaction de Diptyk, depuis 2014, on est séduit par ces dessins puissants bien qu’inachevés, faits de petites insignifiances, qui juxtaposent les choses et nous rendent “aptes à laisser être les choses en tant que choses”, à ces paysages “qui laissent le temps s’écouler en nous”, selon les mots du philosophe Arafat Sadallah. Ce soir, Nidhal Chamekh présentera non pas des dessins mais une oeuvre photographique dans le cadre du programme Masnaa, monté par le curateur tunisien Ismaël. Des images faites il y a longtemps déjà dans la région d’Oujda. “Je ne suis pas photographe. Mais j’ai eu envie de prendre ces paysages étranges, à  la naissance des montagnes, cette nature sauvage où l’on sent bien que si l’on se perd, on en meurt”

On s’amuse timidement de la perturbation météo du jour, qui en suggère une autre. Je chantonne Sometimes it snows in April. C’est qu’on a du mal à  intégrer que Prince est mort il y a tout juste une semaine. Il sera beaucoup question de neige avec Nidhal, aussi. À condition de le rassurer, et de l’écouter. Il a cette timidité presque maladive qu’on hésite à perturber. À quoi bon questionner ce silence ? Il suffirait presque de se placer dans les vides, entre les choses  qu’il griffonne, pour comprendre qui est Nidhal et pourquoi il dessine. Comme l’écrit Arafat Sadallah, “le travail de Chamekh nous déplace, nous met hors des lieux sûrs d’où s’étend notre maîtrise. Il nous projette dans l’ “entre” où jaillit la distance, et où nous rencontrons les choses et les autres. Il rend la rencontre possible.”

Extraction, 2016, dorure à la feuille et graphite sur papier coton Courtesy de l’artiste et de la galerie Selma Feriani.

TERRITOIRE MÉDITERRANÉE

De profil, ses pommettes saillantes, son nez droit et les grands yeux qui lui grignotent les tempes rappellent un peu les héros étrusques des fresques pré-romaines. Né dans le village de Dahmani que les Tunisiens nomment aussi “le petit Paris”, on veut croire que Nidhal Chamekh descend du roi Massinissa. D’où peut venir cette idée saugrenue, si ce n’est qu’on le confond parfois avec Massinissa Selmani, cet autre artiste, algérien, avec qui il partage souvent l’affiche, depuis la 56e  biennale de Venise qui les a propulsés tous les deux. Un tatouage couvre tout son bras gauche de petites formes atomisées, ici une sardine, là une ampoule et puis son prénom, écrit en arabe. “C’était en 2014, j’ai donné mon bras à un ami, comme une carte blanche et il en a fait ces petits graffitis”. Les formes éclatées de ce tatouage anticonformiste, expérimental, bizarre mais assumé, sans narration ni volonté d’occuper l’espace par une composition, sont, dans sa chair, comme un préambule à  l’oeuvre de Nidhal Chamekh.

Un peu de son enfance tunisienne se passe dans une région minière aujourd’hui en ruine dont il garde le souvenir fantomatique de la neige en hiver et une vraie obsession pour la mine, ses machines, ses hommes. Plus tard, à Tunis où il grandit, il lit Naguib Mahfouz, Taha Hussein. Il aime le romancier syrien Hanna Mina dont il garde surtout le souvenir du roman La Neige entre par la fenêtre.  Né d’une mère professeure d’arabe et d’un père professeur de dessin technique, il avoue avoir toujours souffert d’une timidité maladive, à la limite de l’autisme. Prendre la parole en classe pouvait tourner à la crise de larmes. Il se réfugiait dans le dessin. Au début, il fait des copies de personnages de dessins animés. “Puis je pouvais passer un mois entier à ne dessiner que des mains. Mais d’aussi loin que je me souvienne, je n’ai jamais aimé occuper l’espace de la feuille par une composition, ni cherché à faire quelque chose d’organisé ou de fini. C’est peut-être dû à mes hésitations. Je ne dessine jamais pour représenter le monde, mais plutôt pour le chercher et le comprendre.”

Série De quoi rêvent les martyrs, 2013, encres, graphite et transfert sur papier, 42 x 60 cm Courtesy de l’artiste et Selma Feriani Gallery

Aux Beaux-Arts de Tunis, dont il sort diplômé en 2008, il délaisse le stylo à bille et apprend à utiliser le crayon. Au contact de Hédi Labbane, il se discipline et aime regarder les mains de ce professeur qui “s’animent, se tordent et se sculptent quand il parle de dessin”. Avec Imad Jemail, qui enseigne la technique et l’expression, il commence à prendre très au sérieux la pratique artistique. Il écoute ce premier conseil qu’il suivra plus tard comme un mantra : “pas de choix sans explication”. C’est dans ce contexte tunisien pré-révolutionnaire que Nidhal fait son premier apprentissage. La suite se déroule à Paris où se dessine pour lui un avenir d’artiste engagé. En 2008, en marge d’un master où il s’inscrit grâce à une bourse de l’État tunisien, il ne dessine pas beaucoup. En revanche, il ne manque pas une seule manif de sa fac. “J’ai trouvé à Paris comment partager mes idées de gauche. Là-bas, j’ai expérimenté la liberté. En Tunisie, la génération Ben Ali que nous étions avait une responsabilité écrasante. Ici, vous pouviez, en tant qu’artiste, choisir un objet banal, sans prétendre changer le monde.”

C’est finalement une bourse québécoise, à laquelle Nidhal postule sans grand espoir dans une période de doute, après avoir été refusé au salon de Montrouge, qui précipite la carrière du jeune artiste. “Je reçois ce chèque important et, sans hésiter une seconde, j’achète une table, une lampe et je dessine, dessine frénétiquement la série des Martyrs.”

Série De quoi rêvent les martyrs, 2013, encres, graphite et transfert sur papier, 42 x 60 cm Courtesy de l’artiste et Selma Feriani Gallery

Portée par aucun projet d’exposition ni aucune commande, la série De quoi rêvent les Martyrs est le résultat d’une longue transe créatrice et reprend le titre du poème d’un intellectuel de son pays, Slah Daoudi : “Merci à la générosité du martyr / Pour l’extrême courtoisie  / ou la bonne hospitalité  / Et pour l’éclairage des ruelles  / Et les émotions révoltées  / Et pour l’élégance vestimentaire  / Et la nostalgie pour la terre mère… /  Et l’impossibilité de répondre à la question : De quoi rêvent les martyrs?”

Sur fond de révolution tunisienne, “j’ai eu comme un déclic. Voir les gens de mon pays tomber en martyrs, mourir, à la télévision devant moi, ça m’a changé. Je me suis trouvé pris dans un tourbillon existentiel : vouloir tout changer mais sans avoir de programme précis pour le faire”. Dans cette série de dessins, l’artiste juxtapose plusieurs types d’images, mais sans lien esthétique, hiérarchique ni organique : des images issues de la presse, des réseaux sociaux, de vidéos, mais aussi des images d’archives et d’histoire composent un ensemble hybride qui imposent déjà la manière de l’artiste… Ces portions d’images se carambolent sur la feuille exactement comme elles ont dû le faire dans sa conscience éveillée. La spontanéité et la violence à l’oeuvre dans cette série, Nidhal est conscient qu’elles ne se représenteront jamais ainsi combinées dans sa carrière. “Plus tard, quand j’ai préparé mon projet pour la Biennale de Venise avec ces dessins comme base, Luz (l’assistante du curateur Okwui Enwezor, ndlr)  m’a dit que toute ma vie je rechercherais en vain cette situation exceptionnelle du travail pour le travail, sans projet d’exposition !” 

The Anti-Clock Project, 2015, poudre de graphite et graphite sur papier coton Courtesy de l’artiste et de la Barjeel Foundation

PARIS, DAKAR, VENISE

Parce que c’est à Venise que démarre vraiment la carrière de Nidhal Chamekh. “Il y a eu un avant et un après Venise”. Même si nous devinons que c’est en réalité à Dakar que tout a vraiment commencé en 2014. Ou plutôt chez Marc Montsallier à la galerie Talmart qui le découvre et expose six dessins de la série des  Martyrs. À moins que ce ne soit à l’Institut du monde arabe en 2012, lors de l’exposition “Dégagements” consacrée à la révolution tunisienne… C’est en réalité un incendie à plusieurs foyers. Séduit par l’urgence de ce trait, le curateur Abdelkader Damani (qui porte à une lettre près le nom de son village natal) découvre ce travail à Lyon et propose à Nidhal de participer à la biennale de Dakar dont il est co-commissaire. “On peut dire du dessin qu’il est un commencement sans jamais être une fin. Et au commencement, c’est exactement là que veut aller Nidhal Chamekh avec son dessin. Que se passe t-il dans l’esprit d’un être humain pour aller s’aventurer ainsi aux côtés de la mort, en faire un destin désiré ? Comme un voyage dont on fantasmerait l’arrivée. “Nous sommes des êtres pour la fin” (Martin Heidegger), abandonnés à la mort. Pourtant la destinée d’une vie d’Homme se résume en une tentative d’oublier ce rendez-vous. À l’encontre de toute raison, le martyre que décrit le dessin de Nidhal planifie sa rencontre, il la provoque. C’est ainsi que ces dessins reviennent au commencement, le rêve d’une vie devenu le rêve d’une mort, pour le disséquer, le décrire sans jamais le comprendre ni le justifier”, écrit Damani. La suite est d’une fluidité déconcertante. Son projet pour la Biennale de Venise se compose des 12 dessins de la série, la totalité jamais montrée auparavant, auxquels Nidhal Chamekh ajoute une maquette architecturale utopiste, The Anti-Clock Project“Okwui a dû regretter de me laisser partir sur ce nouveau projet trop ambitieux [rires]. Il comportait de nombreux problèmes techniques, dont l’utilisation d’une imprimante 3D”. On imagine sans peine qu’un jeune artiste sélectionné pour Venise se lance nécessairement dans un projet hors norme.

The Anti-Clock Project, 2015, poudre de graphite et graphite sur papier coton Courtesy de l’artiste et de la Barjeel Foundation

Aujourd’hui, Nidhal Chamekh essaie de freiner la rythmique. Dans son atelier du Marais à Paris, il voudrait travailler en paix et se consacrer davantage à la recherche et aux archives. La prochaine étape est un retour à Tunis, pour une exposition personnelle à la galerie Selma Feriani. Chercheur insatiable, il y montrera le résultat de nouveaux travaux intimement liés à l’espace, réalisés avec des artisans mouleurs ou sérigraphes à Paris, associant toujours dessins, images d’archives et installations. “Je sais où je veux mener tous ces travaux, mais l’aspect qu’ils vont prendre reste encore flou. Je n’arrête pas de tout revoir. Ça va s’éclaircir au fur et à mesure. Les oeuvres prendront forme au contact l’une de l’autre, au gré des rencontres, des inspirations et des discussions” . On a confiance. Encore une fois, Nidhal Chamekh travaillera au corps la mémoire, sa mémoire, et à force de dissection, d’hybridation et de réajustement, naîtra ce que l’on reconnaît déjà comme un grand oeuvre, capable de faire naître, selon Arafat Sadallah, “un autre monde, une autre histoire.”

Meryem Sebti

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