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Sara Ouhaddou, l’héritière sans héritage

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Figure à part de l’art contemporain au Maroc, Sara Ouhaddou collabore depuis des années avec les artisans, spécialisés aussi bien dans les métiers de la céramique, du textile, de la broderie que du verre soufflé. Animée par une quête intérieure qui croise aussi bien l’anthropologie que la question des alphabets, l’artiste recompose ainsi les morceaux de sa propre histoire. Elle expose des pièces inédites à Marrakech à partir du 28 décembre.

Rassembler des pièces éparses. Pour sa première exposition personnelle d’envergure au Comptoir des Mines de Marrakech, qu’elle assimile à « une exposition-portrait », Sara Ouhaddou réunit un ensemble d’œuvres le plus souvent conçues au Maroc, mais jamais encore montrées. « Il s’agit de remettre toutes ces œuvres dans leur contexte », précise- t-elle, tout en ajoutant qu’elle travaille à des pièces inédites.

De son côté, son galeriste parisien Bernard Utudjian la compare à un papillon qui vole. Difficile, il est vrai, de savoir où se trouve l’artiste plasticienne, tant celle-ci enchaîne les expositions collectives et les projets de résidence, du Maroc au Japon, en passant par les États-Unis. Ce mouvement perpétuel n’a pourtant rien d’une fuite en avant, tant il correspond chez elle à une quête intérieure qui ne se construit que dans les échanges et les collaborations avec le monde de l’artisanat. « Ce qui m’intéresse, explique-t-elle, ce sont les artisans, mais aussi ma propre histoire. »

Vue de l’exposition « Notre monde brûle » au Palais de Tokyo. © Aurélien Mole

Née à Draguignan, dans le sud de la France, d’une famille marocaine venant de Meknès, elle passe tous ses étés au Maroc, puis décide, à 20 ans, de s’installer dans le pays d’origine en solitaire, pour explorer une identité qu’elle pressent comme morcelée. Son univers, c’est tout d’abord celui du design qu’elle étudie à l’École Olivier de Serres, dans la section Arts appliqués, avant de se lancer dans une carrière de designer d’objets pour la marque L’Oréal.

Le premier basculement se produit lorsqu’elle répond en 2014 à un appel à projet de l’Institut français du Maroc, qui la conduit à effectuer ses premières résidences : à Tétouan tout d’abord (résidence Trankat), où elle rencontre Younès Rahmoun et Bérénice Saliou et entame une collaboration avec des brodeuses, puis à Marrakech (résidence Dar-al-Mamûn), où elle se lie d’amitié avec Omar Berrada et Julien Amicel.

Sara Ouhaddou s’intéresse alors à la céramique et ses fréquents séjours dans le Haut Atlas l’amènent à travailler le zellige ou le tapis boucharouite. Ses premiers contacts avec le monde artisanal ne se font pas sans heurts. Rétrospectivement, elle comprend l’importance de l’échange et qu’il est vain de chercher à imposer ses vues. « J’arrive avec un bagage de designer et mes demandes sont techniquement des casse-tête. Je suis alors conseillée par Samia Abid qui m’aide à trouver ma formule et à évoluer dans ce milieu », raconte-t-elle aujourd’hui.

Production de terre rouge, 2020, sérigraphie, 330 x 160 cm. Courtesy de l’artiste

Une archéologie personnelle

L’intérêt qu’elle porte aux signes et symboles amazighs la conduit à inventer ses propres alphabets, dans un souci de recoller les morceaux d’une culture qu’elle s’efforce de révéler au gré des projets. Son travail prend alors une dimension archéologique et anthropologique qui la conduit à explorer les vestiges d’une mémoire tout autant empêchée que tronquée. Elle est, pour reprendre la formule de la photographe plasticienne Fatima Mazmouz, une « héritière sans héritage ».

Elle recherche les significations enfouies de techniques artisanales fortes de tous les substrats ayant traversé les siècles. « Sara est engagée dans des questions importantes de notre temps », explique le curateur Abdellah Karroum qui l’a conviée à participer à deux expositions collectives récentes : « Notre monde brûle » au Palais de Tokyo en 2020, où elle conçoit un vitrail circulaire dans lequel alternent motifs de zellige et signes des tapis berbères traditionnels, et « Trilogie Marocaine, 1950-2020 » au Musée Reina Sofia de Madrid, en 2022. « Le sujet le plus brûlant pour elle est celui de la reconnaissance des différences, du respect des cultures et des formes d’art ancestrales (et actuelles) que le corps porte comme nécessité et fondement du langage », commente Abdellah Karroum.

Al Kalima #4,2020, Pigments sur papier japonais, 109x78 cm.

Outsider de l’art contemporain

Qu’il s’agisse de verre soufflé, de céramique, de textile, les matériaux qu’elle convoque sont autant de ressources permettant de rendre palpable la quête qui est la sienne. Ainsi de sa résidence marseillaise, à l’occasion de Manifesta 13, en 2020, où elle enquête sur l’existence d’un four à technique islamique en provenance d’Afrique du Nord dont elle retrouve des traces dans le musée archéologique. « Je découvre qu’une fouille archéologique de 1997 révèle que des potiers arabes étaient installés à Marseille dès le XIIe siècle. L’histoire de ce four n’est pas racontée », précise-t-elle, comme si la mémoire des strates civilisationnelles faisait défaut.

De là, elle recrée toute la nécropole qui n’a jamais été retrouvée, à partir d’ossements en céramique, et remplace la terre par du savon de Marseille dont elle découvre qu’il est en partie en provenance d’Alep, en Syrie (exposition « Le port : à la croisée des histoires », Musée d’histoire). « C’est toute cette histoire d’échanges incessants en Méditerranée, résume-t-elle, qui rend nos histoires si complexes. »

Actuellement, Sara Ouhaddou prépare donc activement son exposition au Comptoir des Mines. Appréciant « le regard d’une artiste issue de la diaspora marocaine et le fait qu’elle vienne travailler avec les artisans locaux », le galeriste Hicham Daoudi vante la puissance plastique « de ses formes circulaires, de ses morceaux de vitraux de couleur où l’on perçoit qu’elle nous parle à voix très douce de quelque chose de poétique ». En témoigneront sans doute une installation inédite en verre soufflé produite avec le Centre international de recherche sur le verre et les arts plastiques (CIRVA) de Marseille et les nombreux dessins, vitraux ou céramiques qui ponctueront le parcours d’exposition.

Woven/Unwoven #2, 2017, broderie sur caoutchouc, 82 x 203 cm

Deux autres projets occupent aussi Sara désormais, à commencer par une recherche entreprise aux États-Unis sur l’histoire des signes et des symboles représentant les étoiles dans les différentes civilisations de la préhistoire à nos jours, à l’heure où ce patrimoine immatériel que constitue le parc étoilé est en passe de disparaître de nos horizons. L’idée en germe serait de rendre compte de ses recherches à travers la réalisation d’un film auquel les artisans collaboreraient en créant les costumes et les décors.

Mais le projet qui l’anime surtout est de bâtir à terme un espace de création et de recherche dans lequel les artisans pourraient travailler de façon autonome. « Je ne serais pas surpris, reconnaît Bernard Utudjian, qu’elle nous file entre les doigts, en montrant son travail ailleurs que dans des galeries ou des institutions. Elle serait capable de s’enfermer des mois avec des artisans sans penser à elle. » Véritable outsider de la scène contemporaine, Sara Ouhaddou reste encore aujourd’hui une artiste inclassable.

Olivier Rachet

Sara Ouhaddou, exposition personnelle, Comptoir des Mines Galerie, Marrakech, à partir du 28 décembre 2023.
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