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Traoré, 30 ans, activiste des droits des personnes LGBT à Nouakchott, où il s’est installé il y a deux ans. Il vit avec son partenaire en cachette, loin des regards de la societé mauritanienne. copyright Seif Kousmate / Hans Lucas
Diara, 21 ans, en couple avec Meriem, 20 ans. Les deux jeunes femmes vivent leur amour en cachette depuis deux ans. Pour se voir, elles sont obligées de louer une chambre dans une auberge de Nouakchott. Diara: «Je suis fille unique, mon père m’a sortie de l’école car j’ai refusé un mari, et il me menace de me virer de la maison si je refuse le prochain. Je ne sais pas comment je vais faire sans études ni emploi» … «Ici c’est un pays islamique, je ne peux pas être moi-même» … «En tant que femme, je ne suis pas libre, je ne peux pas avoir mon propre appartement.… je souhaite juste vivre. J’ai une douleur permanente que je ne peux même pas montrer.» copyright : Seif Kousmate / Hans Lucas
Lamine, 28 ans, activiste des droits des personnes LGBT à Nouakchott. Bisexuel, il a été obligé de se marier pour cacher son orientation sexuelle. Il est père d’une petite fille, sa famille ignore sa double vie. copyright : Seif Kousmate / Hans Lucas
Portrait d’Aïcha (à droite) et Bambi, cousine lointaine, toutes deux lesbiennes. Elles se retrouvent souvent pour partager leurs histoires et se soutenir mutuellement. Copyright : Seif Kousmate / Hans Lucas
Bambi, 22 ans, est lesbienne. Après son coming out, elle a perdu la quasi-totalité de ses copines. En 2011, son père et son oncle arrangent le mariage entre elle et son cousin. Depuis, elle subit beaucoup de pressions. «Ma famille attend que mon cousin finisse ses études pour pouvoir venir m’épouser… Un jour il va venir à la maison et je serai obligée de partir avec lui, et si je ne le fais pas, mon père me menace de quitter ma mère.» Copyright : Seif Kousmate / Hans Lucas
Quartier de Bassekha à Nouakchott Kader, 23 ans, est homosexuel. Il passe son temps entre son travail de garde et sa chambre, dans la maison familiale où il vit isolé, souvent connecté sur son téléphone pour trouver des partenaires sur Facebook et des sites de rencontres. «Je mène une vie cachée, j’aimerais un jour qu’on soit aimé, ne pas rester dans l’ombre, sortir dans la rue et assumer ce qu’on est… J’aimerais être moi-même.» Sa mère lui a déjà présenté sa cousine pour un mariage arrangé qu’il a refusé. «Je sais qu’un jour je vais me marier avec une femme, j’aurai des enfants pour être tranquille dans la société mauritanienne et cacher ma vraie sexualité.» Copyright Seif Kousmate / Hans Lucas
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Lauréat du prix Face à la mer en mai dernier, Seif Kousmate travaille depuis trois ans sur les laissés-pour-compte en Afrique. Sa série sur la difficulté d’assumer son homosexualité dans l’un des pays les plus opaques du continent révèle son talent de militant par l’image.

 

C’est la plus belle découverte des rencontres photo professionnelles Face à la mer, lancées à Tanger par Yamna Mostefa et Wilfrid Estève du 1er au 5 mai dernier. Seif Kousmate, 30 ans, membre du Studio Hans Lucas, mérite amplement le premier prix qui lui a été décerné, tant sa jeune carrière force le respect. Sa série sur le Rwanda, 25 ans après le génocide, a convaincu le jury, dont Diptyk faisait partie. Ce sujet apaisé sur le pardon et la réconciliation n’est pourtant pas celui que nous avons choisi de montrer. Car la particularité de Kousmate, c’est d’aller gratter là où ça fait mal et, démarche courageuse en Afrique, de traiter ces sujets sensibles en s’autofinançant. Comment fait-il ? Par un art de la débrouillardise qu’il a patiemment appris à maîtriser. Seif Kousmate est un électron libre, un exemple réussi de « changement de vie, mode d’emploi ». Il y a trois ans, il plaque son salaire confortable d’ingénieur dans la construction à Paris pour « vivre en adéquation avec [ses] idées ». Son engagement est une abnégation, comme on entre dans les ordres. Il organise alors méthodiquement sa transition professionnelle, celle dont beaucoup rêvent. « Pendant deux ans, je n’ai pas pris de vacances, j’ai vendu tout ce que je possédais. J’ai juste gardé un sac et j’ai pris un aller simple pour l’Asie. »

Depuis il a parcouru le Japon et le Canada, suivi la formation « Seeing through Photographs » du MoMA de New York et choisi de rentrer au Maroc, « parce que c’est un terrain vierge, il y a plein d’histoires à raconter ». En 2017, il se fait connaître par son immersion dans la forêt du mont Gourougou, près de Nador, avec les migrants subsahariens bloqués au Maroc. Ce jeune photographe originaire d’Essouira se sent « une légitimité à se dire Africain, être proche du reste de l’Afrique. On a la même culture, même si on ne ressemble pas forcément. » Obsédé par l’injustice, il s’intéresse aux minorités opprimées, comme la communauté LGBT dans le monde arabe. En 2018 il part en Mauritanie, ce pays musulman régi par la charia, qui punit encore les homosexuels de la peine de mort. « C’est une communauté assez fermée qui se méfie énormément, il m’a fallu beaucoup de temps pour l’intégrer. ». Seif Kousmate a dû composer avec le danger de révéler leur identité. Comment faire le portrait de cette communauté, quand on ne peut pas montrer de visage ? Il y a mis toute la douceur dont il était capable, métaphore de sa compassion. Les corps de ses modèles sont enclavés dans les intérieurs comme leurs véritables vies ne peuvent être que cachées du monde. Ils émergent du noir sans pour autant s’en extirper, rattrapés par les ombres. Traoré, le visage annihilé par la séduction trompeuse d’un rideau irisé, vit dans l’illégalité : activiste de cette cause non reconnue au Mauritanie, il dissimule sa vie de couple avec son partenaire. Lamine, dont la face se devine à peine derrière une feuille, a choisi le compromis : marié, père d’une petite fille, sa famille ignore tout de sa double vie. Les femmes homosexuelles sont plus fragilisées encore, comme Bambi, qui attend avec une rage rentrée le retour d’un cousin qu’on lui a choisi pour mari.

L’art de Seif Kousmate, c’est cette délicatesse dans l’interprétation photographique d’histoires déchirantes, avec la volonté farouche de faire bouger les mentalités. « C’est toute la définition de ma photographie. Ma réelle voie n’est pas d’avoir trouvé la photo, mais de laisser un impact sur cette Terre et changer mon environnement. Pour moi, ce qui est important, c’est le message qu’il y a derrière l’image ». Cet activiste visuel est aussi exigeant avec lui-même, le développement personnel est devenu pour lui une philosophie de vie. Seif Kousmate s’y est raccroché suite à son emprisonnement par la cellule antiterroriste G5 Sahel à Nouakchott, alors qu’il enquêtait sur l’esclavage traditionnel de la communauté haratine par les Arabo-Berbères. Aujourd’hui il pratique la gratitude et s’apprête à partir pour le Mali avec une bourse de National Geographic, pour donner à comprendre les origines de la migration en Afrique.

 

Marie Moignard

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