Sans céder au spectaculaire, ces six pavillons figurent parmi les propositions les plus stimulantes de la Biennale. Ils interrogent le statut des images, réinventent le textile, célèbrent les savoir-faire ou invitent à ralentir le regard, prolongeant avec justesse la vision curatoriale de Koyo Kouoh.
Par Olivier Rachet et Emmanuelle Outtier
Pavillon espagnol : « Los Restos » de Oriol Vilanova, Giardini
Le pavillon espagnol de l’artiste catalan Oriol Vilanova, « Los Restos », frappe à la fois par sa monumentalité et un art de la miniature porté à son paroxysme. Composés de milliers de cartes postales glanées par l’artiste et regroupées par thématiques aléatoires – vues du Maroc, colonnes architecturales, sculptures, fontaines ou déserts de sable… –, les murs de l’espace sont intégralement recouverts d’images aussi désuètes que techniquement impeccables. S’agit-il, dans une reprise quelque peu « pop » de l’Atlas Mnémosyne d’Aby Warburg, de renouer avec le geste du collectionneur et de l’amateur d’art cherchant à décloisonner et déhiérarchiser les références ? Ou l’artiste nous convie-t-il, sans crier gare, à une expérience sensorielle et visuelle inédite tant certains regroupements semblent avoir été choisis pour des raisons purement chromatiques ? Le spectateur, tout autant ébloui que circonspect, semble traverser une forêt de signes dont le sens littéral le séduit, mais dont le montage le déconcerte parfois. À l’heure où les images se démocratisent toujours plus vite dans leur valeur d’échange ininterrompu, l’artiste s’interroge aussi sur une valeur d’usage devenue passéiste, peut-être.
Pavillon éthiopien : « Shapes of silence » de Tegene Kunbi, Palazzo Bollani
Pour sa deuxième participation à la Biennale de Venise, après celle du peintre Tesfaye Urgessa en 2024, le pavillon éthiopien convie l’artiste Tegene Kunbi, soutenu par Primo Marella Gallery. Au premier étage du Palazzo Bollani, situé à quelques pas de l’Arsenale, le spectateur découvre une série de patchworks séduisants, déclinant des camaïeux de jaunes, de bleus ou de rouges, mais s’attachant le plus souvent à mêler les couleurs les plus vives. Sur des surfaces souvent imposantes, des couches horizontales ou verticales de peinture côtoient des pièces textiles, et quelques dessins dont la dimension symbolique ou narrative, si elle nous échappe parfois, n’en constitue pas moins une respiration. L’artiste mêle les tissus les plus divers : certains sont des étoffes tricotées par sa mère, d’autres sont industriels et vendus sur les marchés, d’autres encore sont utilisés dans des cérémonies religieuses. L’acte de peindre prolonge ici le tissage, dans l’attention que le peintre porte aux interstices. Celui de tisser appelle la peinture ; les deux activités ayant en partage un même attrait pour la planéité et une technique all over d’un espace de représentation à l’abstraction immémorielle.
Pavillon du Saint-Siège : « The Ear is the Eye of the Soul », Jardin mystique des Carmes déchaux
« Nous avons besoin de quelque chose d’autre. Nous avons besoin d’écouter. Nous avons besoin d’aimer, de nous occuper de la beauté », déclarait Koyo Kouoh dans sa note curatoriale, avant sa disparition. Le Pavillon du Saint-Siège prend à la lettre, dans l’une de ses deux propositions, cette douce recommandation, en investissant, à travers une installation sonore, le Jardin mystique des Carmes déchaux, à quelques pas de la gare Santa Lucia. Muni d’un casque sur les oreilles, le visiteur est invité à déambuler dans les espaces extérieurs d’un couvent datant du 17e siècle, au gré de créations sonores conçues par des artistes tels que Brian Eno, Otobong Nkanga ou Patti Smith. Le tout est orchestré par Soundwalk Collective qui propose, de leur côté, de se mettre à l’écoute de la micro-acoustique du vent, de l’eau ou des insectes. Conçu comme un hommage à la sainte Hildegarde de Bingen [1098-1179], ce pavillon immersif est à l’unisson de ces mots prononcés par le pape Léon XIV cités par les curateurs Hans Ulrich Obrist et Ben Vickers : « La logique des algorithmes tend à répéter ce qui ‘fonctionne’, mais l’art ouvre le champ des possibles. Tout ne doit pas nécessairement être immédiat et prévisible ». À Venise, le temps de l’art n’est plus seulement celui du marché.
Pavillon indien : « Geographies of distance : remembering home », Arsenale
La force plastique du pavillon indien réside tout d’abord dans le collectif. Cinq artistes recourant à des matériaux aussi divers que le bambou, l’argile, le papier mâché ou le fil, explorent la notion de foyer. L’installation Permanent Address de Sumakshi Singh réalisée à partir de fils très fin de soie, de coton et de nylon convoquant sa maison natale de New Delhi, frappe par sa dimension spectrale et son aspect dentelé. À l’opposé et lui faisant face, l’œuvre monumentale Chaal de Asim Waqif entièrement composée de bambous évoque, non sans nostalgie, les anciens échafaudages usités en Inde et remplacés désormais par des matériaux plus industriels tels que l’acier et l’aluminium. Au-delà de la réussite scénographique de ce pavillon, la dimension universelle du propos emporte aussi l’adhésion. Le collectif est aussi ce que nous avons en commun, une Terre fissurée de toutes parts, à l’image des deux œuvres en argile de Alwar Balasubramaniam entièrement craquelées. « La manière dont la terre dérive, se fragmente ou s’isole symbolise notre propre fragmentation. Cet acte par lequel nous nous éloignons de tout ou les uns des autres », commente justement l’artiste.
Pavillon marocain : « Asǝṭṭa » d’Amina Agueznay, Arsenale
Premier pavillon national du Maroc à la Biennale de Venise, « Asǝṭṭa » impressionne par son ambition autant que par sa maîtrise. Dans les 300 m² de la salle des Artiglieri, Amina Agueznay déploie une installation monumentale composée de centaines de bandes tissées et brodées par plus de 160 maîtresses-artisanes à travers le Maroc. La laine et le raphia dessinent un paysage abstrait évoquant tour à tour la lagune vénitienne ou les montagnes de l’Atlas, tandis que des motifs empruntés aux céramiques de sa mère, Malika Agueznay, inscrivent l’œuvre dans une histoire familiale et artistique.
Loin d’un simple hommage aux savoir-faire vernaculaires, l’artiste transforme le bâtiment en une « seconde peau » : les bandes textiles se décollent des murs, créent des seuils, filtrent la lumière comme un moucharabieh et invitent le visiteur à traverser un espace fait de matière, de lumière et de respiration. Cette réflexion sur les seuils, qui donne son nom à l’installation, dialogue pleinement avec le thème de la Biennale, In Minor Keys, imaginé par Koyo Kouoh.
Fruit de près de trente ans de collaboration avec des Maâlmates, « Asǝṭṭa » célèbre aussi la transmission. L’installation Interstices, réalisée à partir de perles rosetta de Murano réappropriées au Maroc, rappelle les circulations historiques entre Venise et l’Afrique, avec leurs échanges autant que leurs ambiguïtés. Protecteur et ouvert, le pavillon compose finalement une œuvre d’une rare intelligence où textile, architecture et mémoire tissent un récit des circulations, à rebours des replis identitaires.
Pavillon français : « Comme Saturne » d’Yto Barrada, Giardini
Salué par les uns pour sa profondeur et sa cohérence, jugée opaque par les autres, le pavillon français porté cette année par la Franco-marocaine Yto Barrada est devenu l’un des projets les plus débattus de cette édition. L’artiste, que nous connaissons forcément bien au Maroc, décline sur un mode dadaïste son thème, « Comme Saturne ». À partir du tableau de Goya Saturne dévorant un de ses fils, elle tisse une série d’associations, comme un cadavre exquis, autour du verbe « dévorer », qui désigne aussi une technique de teinture. On retrouve ainsi tout le travail récent de l’artiste sur le textile et les savoir-faire artisanaux.
Entre la partition d’un chant révolutionnaire du XVIIIᵉ siècle, les monochromes rouges qui évoquent le minimalisme américain – sauf qu’ici ils célèbrent des pigments naturels plutôt que l’âge d’or industriel et extractiviste des États-Unis – et les masques de brebis anti-téteurs, le visiteur peut facilement se sentir perdu. Peut-être est-ce justement l’enjeu du pavillon : nous inviter à lâcher prise sur la recherche d’un sens univoque pour nous abandonner au plaisir des formes, des couleurs et des associations d’idées. La malice de Barrada traverse l’ensemble du projet, jusque dans les jeux de mots qui ponctuent le parcours, à l’image de « Yto ou tard ». Une manière de rappeler que, derrière l’érudition du propos, le pavillon cultive aussi le plaisir du décalage et de l’humour.