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[Story] Ces jeunes curateurs marocains qui bousculent l’art contemporain

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Si la pratique curatoriale n’est pas nouvelle au Maroc, elle est plus que jamais remise en cause, réfléchie, bousculée, déconstruite par une jeune scène de curateurs indépendants et programmateurs culturels, désireuse de réenchanter les codes de sa profession et de l’ancrer dans la réalité du terrain.

« L’histoire de l’art est prédatrice, hiérarchique, sélective et personne n’y échappe », assène Abdelkader Damani. Sous couvert de fatalisme, le directeur du Frac Centre-Val de Loire (France), qui avait curaté la Biennale de Rabat « Un instant avant le monde », en appelle pourtant à « en finir avec le curating ». À participer non plus à la « fabrique d’un imaginaire, mais à celle du réel », a fortiori dans nos sociétés d’avatars digitaux et de versus virtuels, et faire « en sorte que ces deux univers entrent en collision pour que chacun s’en nourrisse ». Une dialectique politique et complexe à laquelle est particulièrement sensible la jeune génération de curateurs et programmateurs culturels au Maroc.

En mal de définition, suivant des chemins de traverse – tantôt trajectoires d’autodidactes ou d’artistes reconvertis, tantôt formations académiques désenchantées –, ils repensent, questionnent leurs pratiques à l’aune d’une nouvelle ère professionnelle empreinte de paradoxes. Comment raconter le monde de l’art contemporain au Maroc « en l’absence d’un bagage linguistique adapté », soulève Bouchra Salih, fondatrice d’État d’urgence d’instants poétiques (EUIP) ? Comment exister dans un microcosme qui n’accorde que peu de place aux indépendants, ne jurant encore aujourd’hui que par une « vision hégémonique et grandiose » de la culture, surenchérit Laila Hida, fondatrice du 18 Derb El Ferrane à Marrakech ? Comment faciliter et démocratiser un accès à l’art contemporain, estimé fermé, élitiste, voire snob, par une majeure partie de la population, « peu encline à pousser les portes d’un White Cube », ajoute Nouha Ben Yebdri à Tanger ? Comment être curateur à l’ère de l’émancipation, de l’éveil des consciences et des individualités ? Comment réintroduire du réel dans la pratique artistique ?

Mahal Art Space, Tanger. © Mohamed AMine Touh - TSlack Company

Réparer, pas lutter

Pour Fatima-Zahra Lakrissa, le doute n’est plus permis : il est indispensable de « repenser les outils » du curating au Maroc et « cela de manière très pratico-pratique » ! Cette exigence est le fruit de plusieurs années d’expérience auprès du musée MMVI, mais également en tant que curatrice indépendante. « Aujourd’hui encore, lorsque je m’adresse à un diplômé de l’INBA [Institut national des Beaux-Arts, ndlr] et que je lui transmets une série de références, de textes ou de théories, non seulement il ne me comprend pas, mais je le perds ! », se désole-telle. Bien qu’issue d’une formation académique, la jeune femme est parvenue à la conclusion qu’exercer un curating « classique », tel que pratiqué dans les biennales occidentales, menait à une impasse. Et pour cause, sans nier l’héritage iconique des années 1960-70 et le bouillonnement intellectuel et culturel de l’École de Casablanca, ces jeunes commissaires et programmateurs culturels considèrent majoritairement que nos approches peinent à sortir du sillage des pratiques occidentales. « Nous n’existons que dans un regard du Nord » et ne « disposons que d’un vocabulaire imposé », déclare Bouchra Salih. Un propos que Laila Hida consolide d’un : « Nous sommes encore dans une vision non décolonisée du curating et de l’art ! » Le constat, asséné avec gravité, est sans appel…

Cependant, de cette désillusion jaillissent de nouveaux possibles, de nouvelles conquêtes. Abdelkader Damani évoque une « révolte de réparation et non de lutte », mue par l’émotion, et dans laquelle « le curateur doit impérativement ramener l’artiste et le public dans le réel ». À Tanger, le jeune Hicham Bouzid défend qu’une démarche curatoriale qui « fait sens pour [lui] doit se défaire d’un cadre institutionnel ». Le cofondateur de la plateforme Think Tanger ne conçoit en effet sa pratique qu’à l’aune de l’engagement social, citoyen et politique. « Art for the stake of politics ! » : une maxime qu’il énonce avec fougue et qui non seulement définit son approche professionnelle mais la conditionne également. Les mots d’ordre sont collaboration, échange et transdisciplinarité ! Nul homme n’est en effet une île, et cette jeune génération semble plus que jamais avoir intégré cette vision du monde. En effet, si chacun de ces curateurs et acteurs culturels tente de s’affranchir d’un curating passéiste et inadapté à la réalité locale, tous reconnaissent l’importance de créer des passerelles entre les disciplines, de tisser du lien, de nourrir des relations organiques, directes, avec les artistes, leur terrain, leur réalité et les projets qu’ils soutiennent ; et de cesser ainsi de participer à la fabrique d’un art hors sol, déconnecté de son contexte et du public…

Affiche sérigraphiée de Laila Hida imprimée et diffusée par le Tanger Print Club

Cependant, de cette désillusion jaillissent de nouveaux possibles, de nouvelles conquêtes. Abdelkader Damani évoque une « révolte de réparation et non de lutte », mue par l’émotion, et dans laquelle « le curateur doit impérativement ramener l’artiste et le public dans le réel ». À Tanger, le jeune Hicham Bouzid défend qu’une démarche curatoriale qui « fait sens pour [lui] doit se défaire d’un cadre institutionnel ». Le cofondateur de la plateforme Think Tanger ne conçoit en effet sa pratique qu’à l’aune de l’engagement social, citoyen et politique. « Art for the stake of politics ! » : une maxime qu’il énonce avec fougue et qui non seulement définit son approche professionnelle mais la conditionne également. Les mots d’ordre sont collaboration, échange et transdisciplinarité ! Nul homme n’est en effet une île, et cette jeune génération semble plus que jamais avoir intégré cette vision du monde. En effet, si chacun de ces curateurs et acteurs culturels tente de s’affranchir d’un curating passéiste et inadapté à la réalité locale, tous reconnaissent l’importance de créer des passerelles entre les disciplines, de tisser du lien, de nourrir des relations organiques, directes, avec les artistes, leur terrain, leur réalité et les projets qu’ils soutiennent ; et de cesser ainsi de participer à la fabrique d’un art hors sol, déconnecté de son contexte et du public…

Toujours à Tanger, Nouha Ben Yebdri, fondatrice du jeune Mahal Art Space, souligne que « la relation curateur- artiste n’a pas toujours été celle d’une collaboration » pleine et entière mais, bien au contraire, souvent teintée d’une inadéquate « relation hiérarchique et de domination », voire d’un rapport de force. Si le propre de la curation est de « prendre soin de l’œuvre et de l’artiste », elle estime qu’il est alors grand temps de remettre ce dernier au centre de l’écosystème. C’est aussi le credo de Bouchra Salih, pour qui « tout doit partir de l’artiste ». Depuis plus de 20 ans, cette actrice culturelle autodidacte et indépendante, qui a fait ses armes auprès des ateliers d’artistes à Tahanaout et Marrakech, explore les questions essentielles d’espace public et d’audience. Il est nécessaire de « créer des situations de rencontre avec notamment des chercheurs – anthropologues, ethnologues, sociologues, etc. – dont l’objet de recherche est la chose culturelle », complète Fatima-Zahra Lakrissa. Et de souligner combien il est primordial de « travailler la pratique curatoriale pour des applications sociales, directes, concrètes et réactualiser cette notion d’intégration et d’inclusion qui existait dans les années 1960. Il faut faire de l’artiste, de son lieu – tel que Mouhcine Rahaoui et son travail sur Jerada –, un point de départ et un prétexte pour mettre les gens en présence et susciter l’écoute… Ce qui nous manque le plus aujourd’hui, ce sont ces liens et ces passerelles. C’est le seul moyen de rendre la pratique vivante ! », proclame-t-elle, tel un cri du cœur.

Hicham Bouzid lors de l'atelier sérigraphie initié par Think Tanger

Le besoin est énoncé. Comment y répondre désormais, si ce n’est en « explorant de nouvelles voies de recherches, en portant quelque chose de simple et populaire », avance Laila Hida. Sans prétendre disposer d’une formule gagnante, les expériences et l’individualité de chacun s’expriment. Pour le Tangérois Hicham Bouzid, les projets artistiques ne germent qu’au terme de nombreux débats, réfléchis de manière collective au sein de laboratoires urbains : « Le public est impliqué dès l’ébauche du projet. » Naturellement, il lutte ainsi contre cette « image brandée élitiste » de l’art contemporain, et participe à un changement « socio-émotionnel», comme il aime à le souligner. La proximité et l’ancrage territorial sont alors primordiaux, à Tanger comme ailleurs. « Pas de copier-coller, pas d’importation d’idées ni de concepts calqués de l’étranger », annonce Bouchra Salih, qui « écrit [ses] projets autour de problématiques locales, en lien avec le contexte marocain », et invite les artistes à penser leurs œuvres à travers et pour le Jardin d’essais botaniques de Rabat. Elle insère ainsi sa pratique dans l’ultraproximité et répond d’une certaine façon à un objectif qui la transcende. Fatima-Zahra Lakrissa recherche également « ces micro-utopies, avec l’envie de les comprendre et de les réaliser ». En interrogeant ces questions liées aux territoires, la jeune curatrice « invoque des pratiques réellement situées, contextualisées, qui émanent véritablement d’un vécu, d’un espace, sans emprunter des manières de faire ou des postures dites de l’art international ». Et ce n’est pas Nouha Ben Yebdri, dont le nom de l’espace d’art véhicule à lui seul cette notion de proximité (Mahal signifie littéralement « local », voire « foyer » dans l’une de ses déclinaisons), qui contredira cette approche. Elle travaille depuis 2019 sur « Pédagogies invisibles », un programme de recherche et de médiation artistique où chercheurs, artistes, étudiants, médiateurs, agents culturels et grand public sont invités à réfléchir ensemble pour valoriser les formes de création et élaborer des pistes de pédagogie alternative. Se dessinent en filigrane les questions nécessaires de démocratisation et d’accès à l’art.

Pour la jeune génération de curateurs, cette préoccupation se niche dans l’ADN même de leur pratique. Reconnaissante du cheminement avant-gardiste parcouru par ses aînés de la scène post-indépendance, Bouchra Salih explique qu’elle n’a pu s’emparer de l’espace public aujourd’hui « que parce que d’autres l’ont fait avant [elle] ». Toutefois, elle « requestionne cet héritage » et souhaite plus que jamais « voir le public circuler : qu’il aille de l’extérieur [le Jardin notamment, ndlr] vers l’intérieur », pouvoir également le guider à travers cet univers de l’art contemporain qui peine à élargir son audience. À Marrakech, Laila Hida, dont la plateforme de création se situe au cœur de l’ancienne médina, œuvre aussi continuellement à « rendre le lieu accessible », visible. Cela passe notamment par des ateliers organisés en collaboration avec la Fondation culturelle Dar Bellarj, où les intervenants deviennent à leur tour spectateurs de ce qui se montre au 18. Dans ces lieux d’arts, démocratiser c’est aussi vulgariser les concepts qui y sont présentés, comme le précise Nouha Ben Yebdri.

Fondé par Laila Hida, Le 18 est installé dans un riad de la médina de Marrakech.

Faire exploser les codes

Théoricienne, Fatima-Zahra Lakrissa désire voir le déploiement « de formes d’observatoires de l’art » afin de réfléchir aux questions « d’interdisciplinarité, d’altérité, de marge » dans une démarche de « forensic » (dépistage et traitement, ndlr). Il est également indispensable de penser à « de nouveaux modèles économiques collaboratifs, participatifs », ajoute Hicham Bouzid, comme pour réparer un lien distendu par un cadre institutionnel trop rigide, sclérosé et faisant fi des bouleversements qui traversent ces jeunes curateurs, programmateurs mais également artistes. Une réconciliation, une curation au sens le plus littéral du terme…

Si elle jongle aujourd’hui avec des considérations pratiques et complexes telles que les financements – qui proviennent très majoritairement de fonds et organes étrangers à défaut de reconnaissance et de soutien local –, cette jeune scène doit également porter, accompagner et saisir la force du changement qui anime la scène artistique marocaine mais également internationale. « Think global, act local ! », résume Nouha Ben Yebdri.

Les références des jeunes artistes évoluent sans cesse, au gré d’influences multiples et d’une saturation d’images et de productions. Il est désormais impossible de se cantonner à un cadre classique sans sacrifier la transdisciplinarité, l’éveil, l’individualité et la liberté que revendiquent aussi bien les jeunes curateurs que les artistes. Accéléré par les réseaux sociaux, le choc générationnel ne pourrait être plus marqué. Les codes volent en éclats. Le potentiel de créativité et le désir de découverte – de soi et des autres – s’expriment avec plus de retentissement que jamais. Pour Abdelkader Damani, il est temps d’invoquer de nouvelles incantations : fini le curating, place aux « artisans du réel dont la matière première serait l’imaginaire de l’artiste ». Ensemble, ils doivent s’efforcer de « fabriquer du réel et se souvenir davantage ».

Houda Outarahout

Qui sont-ils ?

© Baptiste DVA

Hicham Bouzid est curateur, cofondateur et directeur artistique de Think Tanger. À travers cette plateforme, il assure également le développement du tout récent « Print Club Tanger » qui donne un nouvel élan à la sérigraphie. En septembre 2020, il a lancé la revue Makan qui traite d’urbanisme, d’architecture et d’art à Tanger et ailleurs. Hicham Bouzid est également co-commissaire de l’exposition « Zone Franche » montrée au printemps à l’Institut des cultures d’Islam, à Paris.

© laila wa hicham

Laila Hida est artiste et curatrice. En 2013, elle a fondé Le 18 à Marrakech, un lieu de rencontre, de recherche et de création destiné à soutenir les artistes et diffuser leurs projets. Récemment, elle a co-commissarié avec Jeanne Mercier le programme Dabaphoto 6, « Je frotte mon langage contre l’autre », et curaté l’exposition « About us » à Dar Bellarj (Marrakech). Lauréate de Visas pour la création avec l’Institut Français, grâce auquel elle bénéficie d’une résidence à la Villa Arson, elle participera également à la prochaine Biennale de Dakar.

Nouha Ben Yebdri est curatrice, coordinatrice culturelle et chercheuse indépendante à Tanger. En parallèle, elle dirige l’association Mahal, dédiée à la promotion des pratiques artistiques contemporaines à Tanger. Les projets les plus représentatifs de l’organisation sont Mahal Art Space, qui a débuté en novembre 2016, et le programme Pédagogies Invisibles (Prélude), entamé en 2019. Depuis octobre 2020, Nouha Ben Yebdri est également conseillère de l’organisation (A)WAKE (Rotterdam) et membre du collectif curatorial Madrassa.

© Carlos Perez Marin

Fatima-Zahra Lakrissa est commissaire d’exposition et chercheuse indépendante. Elle s’intéresse particulièrement aux pratiques artistiques contemporaines qui tendent à réorganiser les rapports entre monde rural et citadin, entre culture savante et populaire, artisanat et beaux-arts. Elle a récemment commissarié « Mohammed Chabâa. Visual Consciousness » à la Cultural Foundation d’Abu Dhabi. Elle participe aussi au programme de recherche School of Casablanca initié par ThinkArt, le KW Institute for Contemporary Art, la Sharjah Art Foundation et le Goethe-Institut Marokko.

© Ines Bouallou

Bouchra Salih se définit comme une activiste de la culture. Opératrice culturelle indépendante, curatrice et créatrice de vêtements, elle a fondé en 2018 « État d’urgence d’instants poétiques » (EUIP), une manifestation in situ d’art contemporain organisée chaque année au Jardin d’essais botaniques de Rabat. Aujourd’hui, elle prépare la 4e édition d’EUIP qui aura lieu en novembre, ainsi qu’un projet de publication regroupant les quatre éditions depuis 2018.

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