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[Story] Éprouvettes de l’art, les biennales sont à leur tour éprouvées

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Face à la crise sanitaire, certaines biennales d’art ont été reportées, parfois d’un an. D’autres espèrent respecter les dates prévues, au moins à destination du public local. Beaucoup commandent des projets taillés sur mesure pour le web. La question est de savoir si le modèle de la biennale a encore un sens dans un monde post-pandémique.

La Biennale de Sydney avait ouvert en mars pour une durée de trois mois… elle a dû fermer dix jours après. La triennale Prospect New Orleans prévue en octobre ? Reportée à l’année prochaine, de même que la Biennale de Liverpool. São Paulo ? Retardée d’un mois au moins. Quant à la Biennale de Dakar, elle n’a pas encore annoncé ses nouvelles dates. La crise du coronavirus a remis en question le devenir des biennales d’art contemporain. Sur environ 43 événements qui devaient se tenir en 2020, une vingtaine ont déjà été reportés, d’après un décompte de la Biennial Foundation, et ce nombre ira très certainement en augmentant.

« Une biennale, c’est une éprouvette », estime Defne Ayas, co-curatrice, au côté de Natasha Ginwala, de la Biennale de Gwangju en Corée du Sud, qui a décalé son ouverture à février 2021. Aujourd’hui, ces éprouvettes sont elles-mêmes mises à l’épreuve. L’idée d’une exposition d’art internationale remonte au moins à 1895, avec la création de la Biennale de Venise, mais c’est au cours des vingt dernières années qu’elles ont proliféré, avec la mondialisation du marché de l’art. À présent leur sort dépend d’une question cruciale : qu’adviendra-t-il des secteurs de la culture, mais aussi des habitudes culturelles, au sortir de la pandémie ?

Initialement prévue en septembre 2020, la biennale de Gwangju (Corée du Sud) a finalement décidé de reporter son 13e édition à février 2021.

Des curateurs sous le choc

La crise menace tout autant les foires d’art, qui dépendent du marché – lui-même en pleine incertitude –, ainsi que l’écosystème mondial des ateliers et résidences, devenus vitaux pour la carrière des artistes. Mais une biennale repose sur un postulat unique, cosmopolite et citoyen. Son pari, c’est que le fait de réunir des artistes, des visiteurs venus d’ailleurs et le public local autour d’un thème qui prétend interpréter le monde, profitera à tous les acteurs impliqués, tout en contribuant au rayonnement culturel de la ville d’accueil.

Certes, dans les lieux actuellement frappés par le coronavirus – notamment à la Nouvelle-Orléans, où la maladie a tué des centaines de personnes, y compris des porte-étendard de la culture de la ville –, le devenir d’une exposition d’art n’est pas la priorité et ne le sera sans doute pas davantage au lendemain de l’épidémie. « Ce que nous vivons, c’est du jamais vu, confie Manuela Moscoso, co-curatrice de la Biennale de Liverpool au côté du directeur artistique Fatos Ustek. Le coronavirus est arrivé en plusieurs vagues : d’abord le virus, puis les différentes prises de conscience de ce que cela signifie. »

Il y a quelques semaines, alors que les déplacements commençaient à être restreints, je me suis entretenu avec les curateurs et directeurs artistiques de sept biennales situées sur cinq continents. Tous avaient dû soudainement mettre en pause leur existence hautement nomade. Defne Ayas, par exemple, est turque mais vit à Berlin. Manuela Moscoso, qui est équatorienne, vivait à Mexico avant de déménager avec sa famille à Liverpool en vue de ce projet. Quand je leur ai parlé, tous étaient confinés d’une façon ou d’une autre. «Pendant quelques semaines, nous étions sous le choc », témoigne Bonaventure Soh Bejeng Ndikung, directeur artistique de l’exposition Sonsbeek aux Pays-Bas, qui lui est Camerounais et vit à Berlin. Mais avec leur biennale en jeu – impliquant des artistes, des partenaires publics et privés et une interminable logistique –, ils ne pouvaient pas se permettre d’attendre que la crise passe.

La quadriennale de Sonsbeek (Pays-Bas) propose des contenus numériques en attendant l’exposition physique, décalée au printemps 2021. Ci-dessus l’équipe curatoriale, de gauche à droite : Zippora Elders, Vincent van Velsen, Bonaventure Soh Bejeng Ndikung, Aude Mgba, Amal Alhaag et Antonia Alampi. Courtesy Sonsbeek20—24. Photo © Studio Julius Thissen

Un rôle thérapeutique

Une approche possible est de foncer. Ainsi la ville de Yokohama a tout fait pour maintenir l’ouverture de sa triennale en juillet, même si la région est actuellement en état d’urgence. L’édition 2011, peu après le désastre nucléaire de Fukushima, avait reçu beaucoup de visiteurs, jouant peut-être un rôle thérapeutique. «Selon eux, lorsque les gens ont traversé une expérience intense, où les angoisses liées à la mort et au sens de la vie passent au premier plan, ils se tournent vers l’art », explique Monica Narula du Raqs Media Collective, le groupe basé à Delhi qui conçoit le programme de cette année. L’exposition prévue est, classiquement, aussi importante que variée, avec 65 participants, notamment des sommités comme Nick Cave ou Korakrit Arunanond-chai, des stars émergentes comme Farah Al Qasimi ou Lebohang Kganye, ainsi que 13 artistes japonais. Intitulée « Afterglow » (Rémanence lumineuse), elle fait référence aux radiations et aux moyens de survivre entouré par la destruction et la toxicité. Monica Narula et ses collègues, Jeebesh Bagchi et Shuddhabrata Sengupta, sont confrontés à l’étrange perspective de diriger le processus à distance et d’arriver en retard à leur propre exposition – comme probablement de nombreuses œuvres, ainsi que les artistes. L’idée est que l’expo sera étoffée peu à peu pendant l’été et sera achevée au moment où elle doit se clore, en octobre. Cela pourrait fonctionner, espère Monica Narula – « en tout cas c’est ce que nous verrons, en même temps que le monde entier » !

La Biennale de São Paulo a été reporté d’un an. Cet événement devait être un symbole fort pour contrer l’attitude hostile à la culture du président Jair Bolsonaro ; c’est encore plus le cas à présent, afin d’aider la reprise après la pandémie.

La Triennale de Yokohama maintient son édition 2020 au mois de juillet. Ci-dessus une vue de l’édition 2017, installation Joko Avianto, The border between good and evil is terribly frizzy, 2017. Photo © KATO Ken. Courtesy : Yokohama Triennale

Approches plus numériques et plus locales

Plutôt que d’opérer dans l’incertitude, d’autres biennales optent au contraire pour la clarté d’une prorogation. Mais elles ont du même coup la responsabilité de créer une exposition qui soit non seulement visitable, mais pertinente après une pandémie et sans doute pendant une période de dépression. « Après ce que nous sommes en train de vivre, on ne peut pas débarquer avec une exposition qui essaie juste de tout oublier, commente El Hadji Malick Ndiaye, le directeur artistique de la Biennale de Dakar qui devait ouvrir fin mai. Mais ça n’aurait pas non plus de sens de concevoir un événement qui ne porterait que sur la pandémie.»

En réalité, on pouvait déjà sentir que la conception des biennales était en train de changer, mais la pandémie pourrait avoir un effet accélérateur en ce sens : les expositions tournent le dos au format conventionnel de la semaine d’ouverture tape-à-l’œil suivie d’une programmation plus indolente dans toute la ville. Pour Sonsbeek, qui depuis 1949 se tenait à intervalles irréguliers à Arnhem, mais suit désormais un calendrier quadriannuel, Bonaventure Ndikung a planifié un programme décentralisé sur quatre ans – un « processus public continu » – où l’expo collective principale sera présentée en permanence, avec en plus des événements satellites dans d’autres pays ainsi qu’un riche volet en ligne qui met l’accent sur la radio.

L’exposition, intitulée « Force Times Distance » (La force fois la distance) – la formule scientifique exprimant le travail –, invitera des projets sur le labeur, les conditions de travail et l’emploi. Durant l’année qui s’écoulera avant l’ouverture retardée de l’exposition physique, Ndikung prévoit des projets audio sur des thèmes que la pandémie a mis sur le devant de la scène : le télétravail, les soignants, quel travail est essentiel. Il établit des partenariats avec des stations radio de différents pays et souhaite diffuser depuis des espaces tels que les salons de coiffure.

L’approche est à la fois plus numérique – un programme de films en ligne sera également renforcé – et plus locale, avec des activités de petite échelle dans de nombreuses villes, dont Arnhem, en collaboration avec des groupes communautaires et des librairies. Toujours est-il, d’après Ndikung, qu’il reste vital de pouvoir rassembler les acteurs internationaux autour de l’exposition principale. « Nous programmons notre biennale comme si tout cela devait finir un jour, conclut-il. Mais même si un vaccin met fin à l’épidémie de Covid-19, on sent bien que les habitudes seront transformées pour toujours. »

 

Par Siddhartha Mitter.
Traduit de l’anglais par Zoé Deback

Extraits de l’article paru dans le New York Times du 1er mai 2020, reproduit avec l’aimable autorisation de l’auteur.

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