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[Story] La calligraphie dans l’art contemporain, un acte de subversion ?

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Entre reprise d’une tradition vernaculaire et acte militant subvertissant la lettre, la calligraphie inspire les artistes contemporains. 

Que la calligraphie arabe soit un art à part entière, personne ne le niera. « Un art qui se pense comme tel, se fondant sur un code, des règles géométriques et ornementales », écrivaient Abdelkébir Khatibi et Mohamed Sijelmassi dans leur ouvrage de référence L’art calligraphique de l’islam. Qu’en reste-t-il ? Sans être eux-mêmes calligraphes et sans parfois savoir calligraphier, nombreux sont les peintres à « emprunter » cet art ancestral, pour reprendre les termes de Noureddine Chater. À l’aide de pochoirs ou de monotypes, ce dernier mêle souvent à sa peinture des lettres arabes qu’il prend plaisir à répéter. Souvenir de motifs emblématiques de l’architecture arabo-musulmane et des psalmodies coraniques marquées dans la mystique soufie par la répétition.

Lalla Essaydi, Harem Revisited #49, 2012, tirage chromogène. Courtesy de l'artiste.

Mais s’il les situe dans une tradition multiséculaire et leur permet par-là même de manifester leur appartenance, l’art calligraphique intéresse surtout les peintres en raison de la gestualité qui l’accompagne. On en trouve de lointaines réminiscences chez Najia Mehadji qui évoque son travail en parlant d’une « forme de calligraphie au féminin qui relierait l’être au cosmique et exprimerait une intériorité et une respiration ». La photographe Lalla Essaydi, de son côté, redore à travers son utilisation minutieuse de cet art calligraphique, le blason des femmes dont une vision stéréotypée a été longtemps véhiculée par la peinture orientaliste.

Noureddine Chater, Libre de Lettres, 2018, techniques mixtes sur toile, 120 x180 cm. Courtesy de l’artiste

Calligraffiti

Même fascination pour la lettre du côté des graffeurs et des street-artistes collaborant régulièrement avec des calligraphes. En 2018, l’exposition Lettre ouverte. De la calligraphie au street art organisée par l’Institut des Cultures d’Islam à Paris avait su montrer la porosité entre les deux pratiques. Le graffeur Tarek Benaoum, originaire de Salé, s’y définissait comme « un peintre calligraphe », à l’image d’un familier de la galerie David Bloch de Marrakech : Vincent Abadie Hafez qui aime se présenter comme « un peintre en lettres ».

En 2017, une exposition avait ainsi réuni à la Manufacture 111, à Paris puis Bruxelles, les artistes marocains Larbi Cherkaoui et Noureddine Chater et deux graffeurs français SoemOne et The Blind sous le titre de CalliGraffi. Simple effet de mode ou quête post-moderne d’une spiritualité disparue ? Des univers fort éloignés les uns des autres s’interpénètrent et s’hybrident dans un mutuel plaisir du trait.

Zakaria Rahmani, Autoportrait huile sur lin, 100 x 80 cm . 2019.

On en oublierait presque que l’art calligraphique s’inscrit d’abord dans une tradition aniconique de l’art qui intéresse au plus haut point un artiste tel que Zakaria Ramhani qui a fait du trait calligraphique sa marque de fabrique. Préférant parler de « graphie » pour qualifier son approche, le peintre tangérois inscrit son travail dans une double tradition : celle occidentale du portrait, et celle non-occidentale de la calligraphie. Conçues comme de véritables trompe-l’œil, ses toiles relèvent le double défi de l’aniconisme et de la représentation mimétique et accomplissent, en secret, le rêve paternel de devenir peintre en déjouant l’interdit de la figuration : « Le texte a perdu chez moi toute autorité, commente l’artiste, il est devenu soumis à l’image ». 

mounir fatmi, Langue maternelle, 2017, Lame en acier, Diamètre - 150 cm. Vue de l’exposition Fragmented Memory, Goodman Gallery, 2017, Johannesburg. Crédit photo : Goodman Gallery, Johannesburg. Courtesy de l’artiste et Goodman Gallery, Johannesburg.

Subversions de la lettre

Pour autant, l’art calligraphique n’est pas toujours pris au pied de la lettre. Combien ce qui est inscrit dans le marbre peut prêter à confusion ou être détourné de son sens littéral ! Des artistes tels que mounir fatmi ou Mustapha Akrim subvertissent le trait calligraphique pour donner à voir les ambivalences du langage et du texte, même calligraphié.

En témoignent les lames de scie circulaire en acier que mounir fatmi accompagne de motifs calligraphiques dans l’installation “Langue maternelle”. fatmi illustre ici cette ambiguïté propre à tout langage: « Ma langue est une hémorragie, explique-t-il ainsi à propos de son installation, je saigne à chaque fois que je parle ». Une blessure métaphorique sans doute liée au fait que la langue, fût-elle ou non arabe, peut être dévoyée à des fins idéologiques alors qu’elle est aussi l’expression des sentiments les plus nobles.

Mustapha Akrim, Article 13, 2011, Béton armé, 130 cm de diamètre. Courtesy de l'artiste et L’appartement22

En gravant dans le béton les articles 13 ou 25 de la Constitution marocaine relatifs au droit à l’éducation ou à la liberté de pensée, Mustapha Akrim subvertit, quant à lui, le caractère ornemental de la calligraphie pour la transformer en discours militant. Un même usage du détournement anime les dernières installations composées de circuits électroniques de Larbi Cherkaoui dans lesquelles l’écriture calligraphique sert à dénoncer à la fois la fuite des cerveaux et l’obsolescence programmée de nos moyens de communication. La calligraphie comme acte militant.

Olivier Rachet

Larbi Cherkaoui, installation 2018-2019, pièces électroniques sur bois, 172x307cm. Courtesy de l'artiste.
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