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[Story] La photo marocaine en pleine envolée

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Alors que la photo au Maroc amorçait une ascension sans précédent l’année dernière, la crise sanitaire a remis en cause tout un système qui sortait à peine la tête de l’eau. Diptyk a recueilli la parole des photographes, galeries et festivals qui ont dû renégocier leurs habitudes.

Tout comme les galeries forcées de se réinventer durant la pandémie, le milieu de la photo a dû opérer sa propre révolution. Ou son évolution plutôt ? Les photographes, réputés solitaires et dépendants de l’offre et de la demande, ont subi de plein fouet les conséquences de la crise sanitaire. Commandes à l’arrêt, expositions annulées, résidences de création reportées. Ce coup dur aurait pu faire croire au vacillement de cette discipline déjà fragile au Maroc. Pourtant, on a l’impression d’assister à une seconde naissance. « Cette capacité à la résilience, à faire face dans l’adversité, à être créatif, j’ai toujours été persuadée que les Marocains savaient plus le faire que les Européens », assure Yamna Mostefa, co-fondatrice du festival de photo Face à la mer à Tanger.

@laylix

S’ils n’ont pas pu briller sur les cimaises, ces derniers mois les photographes marocains ont tenu le haut de l’affiche sur Internet avec l’annonce de plusieurs prix. Cap Prize, dédié à la photographie en Afrique, comptait pas moins de cinq Marocains parmi ses nominés (Alia Ali, M’hammed Kilito, Seif Kousmate, Mehdy Mariouch et Ismail Zaidy), faisant du Maroc le pays le plus représenté. Kousmate et Kilito rempilent en faisant rentrer le Maroc pour la première fois dans la section 6 x 6 du World Press Photo, label prestigieux qui récompense six photographes de six régions dans le monde. On pourrait regretter que les Marocains restent pour l’instant cantonnés aux segments « Afrique » de ces prix internationaux. Certains, comme M’hammed Kilito, ont cependant su briser les frontières. En avril dernier, une de ses œuvres figurait dans la prestigieuse vente flash de l’agence Magnum. Ce grand rendez-vous des amateurs de photographie permet d’acheter pour 100 euros et en open édition (numérotation illimitée des tirages) de grands noms de la photo, et de jeunes talents. Son image Aves Pacis représente des « pigeons emprisonnés dans un décor de zellige et qui le dépassent en s’envolant, comme si c’était une émancipation vers un monde plus libre. C’est Magnum qui a sélectionné cette image, moi je n’aurais pas forcément fait ce choix », précise M’hammed Kilito qui en a pourtant écoulé 400 exemplaires, coiffant au poteau certains poids lourds de la célèbre agence.

©Zineb Andress Araki

Un antidote à la solitude

D’autres ont choisi de mêler vente d’œuvres et solidarité. C’est le cas de Zineb Andress Araki et Khalil Nemmaoui, associés au labo photo casablancais Arrêt sur Image. Leur initiative Antidot.ma a réuni le temps du confinement une quinzaine de photographes, toutes générations confondues. « On a essayé de balayer tous les genres et tous les styles, avec deux têtes d’affiches que sont Khalil Nemmaoui et Lamia Naji , raconte Zined Andress Araki. Tous les gens qu’on a contactés ont dit oui tout de suite, puis chacun a choisi une association à soutenir, en fonction de ce qui le touchait. »

Ce principe ingénieux proposait une triple action solidaire en répartissant le fruit des ventes à parts égales entre le photographe, le labo de tirage et une association marocaine. Chaque image était disponible en deux formats, l’un à 1500 DH, l’autre à 3 000 DH. L’occasion de s’offrir à moindre coût un Deborah Benzaquen ou un Mohamed El baz, ou encore de miser sur le jeune Idries Karnachi. Cet architecte de formation qui a travaillé pour le studio KO a remporté un franc succès avec ses photocollages décalés. Et les collectionneurs ne s’y sont pas trompés. Selon Anas Benjelloun d’Arrêt sur Image et son épouse la photographe Ghita Lahbabi, co-initiatrice du projet, « le site a comptabilisé 53 200 visiteurs. 281 tirages ont été vendus dans 6 pays différents, ce qui a permis de reverser 220 000 DH aux associations ». De quoi donner des idées pour créer des circuits courts entre acheteurs et photographes.

@Redouani

Ça se passe comme ça sur Insta

Si les pionniers de la photographie au Maroc semblent moins connectés à l’ère digitale, la fracture entre l’ancienne et la nouvelle génération se ressent surtout dans le principe de transmission. Aujourd’hui, c’est plutôt entre les jeunes et les plus jeunes que la communauté s’organise. Yoriyas avait déjà montré l’exemple en revêtant le costume de commissaire pour l’exposition inaugurale du Musée de la Photographie de Rabat. Il y avait recruté des jeunes talents encore jamais exposés. Sous le hastag #souir_fdark (photographie dans ta maison), ce champion d’Instagram qui compte plus de 34 000 abonnés a utilisé le potentiel fédérateur du réseau social pour stimuler la créativité des Marocains pendant le confinement. Un gagnant est désigné chaque semaine par un jury notamment composé de Carine Dolek, sa co-commissaire au Musée de la Photographie de Rabat.

On déplorait depuis quelques temps une overdose de street photography, mouvement lancé en partie par Yoriyas lui-même, et assez peu de travaux introspectifs. La crise du Covid-19 et ce concours lancé par le streetphotographer marocain ont changé la donne. Confinement oblige,  de jeunes créateurs ont posé un regard métaphorique sur le monde qui les entoure et ont révélé l’intimité des intérieurs, peu souvent photographiés. Instagram se confirme comme le nouveau vivier de talents pour une génération qui se déploient d’abord sur le digital, loin des galeries. Si certains marchent dans les pas de Yoriyas comme @alibabaphotograph qui documente le quotidien confiné de Casablanca, on retient les autoportraits métaphysiques de @_Redouani, un photographe de Marrakech, les mises en scène fruitées de @kareem.bouh à Tanger ou le noir et blanc inspiré de @ayoub_elbardii qui revisite le masque chirurgical de façon poétique.

@taomaymat

Chez certaines photographes féminines influencées par la mode et le life style, la tendance est aux mises en scène dignes des pages de Elle décoration ou Harper’s Bazaar, avec filtres systématiques et démultiplication par trois, exploitant au maximum le potentiel de la smartphotography. Grâce au concours photo, leurs comptes Instagram un peu convenus se sont transformés en expérimentation sérielle comme @_laylix_, qui a sublimé le quotidien féminin traditionnel avec ses théières et msemen savamment agencées. On y assiste à une tentative d’esthétisation du domestique, de façon assez neutre finalement (et c’est ce qui est intéressant), sans volonté de remettre en cause ou critiquer son sujet, comme chez @maa_manita ou @taomaymat. En chacune d’elles sommeille peut-être la digne relève de Fatima-Zohra Serri.

©Mehdy Mariouch

Même confinés, ils se déploient dans l’espace

Que faire quand on est enfermé ? Certains ont enclenché la série qu’ils n’auraient jamais commencée. Mehdy Mariouch, confiné dans l’appartement familial à Casablanca, a choisi de « vider son sac » dans sa mini-série « Diarrhea in 100m2 ». « Au début, j’ai vu que ce terme dérangeait un peu, donc ça m’a plu, ironise-t-il. Cela reflète surtout le fait de passer un moment dans un seul espace où l’on sent le besoin de faire sortir les choses, d’une manière irréfléchie, comme une certaine libération de quelque chose d’intérieur. » La spontanéité fut aussi le maître mot de M’hammed Kilito, dans son journal du confinement en noir et blanc. Ces séries réalisées en huis clos ont été une manière pour les photographes aguerris de retrouver leur curiosité de jeunes débutants, dans un rapport plus instinctif à la prise de vue. Le temps long, le temps de faire les choses, Yoriyas bloqué à Asilah s’y est aussi confronté. Il a documenté comment cette petite ville aux habitants cosmopolites pouvait s’adapter, sans l’afflux habituel des touristes qui la font vivre.

@alibabaphotograph

D’autres profitent du confinement pour se déployer dans l’espace, réel ou virtuel. Le festival Face à la mer a enclenché une série de talks sur l’application Zoom pour donner la parole aux photographes et acteurs du milieu, qui auraient dû participer à la 2e édition en mai dernier. Une façon de téléporter le festival en digital ? Selon sa co-fondatrice Yamna Mostefa, « cela a plutôt permis de matérialiser l’esprit de Face à la mer, au travers de personnes physiques et de ce lien entre les gens qui est assez fort ». Le photojournaliste Idhir Baha a défriché les enjeux de la crise sanitaire avec les créateurs, éditeurs, foires et galeries venus témoigner en direct. Cumulant entre 700 et 1 500 vues, ces conférences ne sont pourtant pas un nouveau créneau à investir pour le festival. « On tient particulièrement à ce que Face à la mer ait lieu physiquement à Tanger en 2020 quoiqu’il arrive, entre le 15 octobre et le 15 novembre, si les frontières sont ouvertes. Qu’on soit 10, 20, 30 ou 40 personnes, on le fera toujours. »

Vue de la Galerie 127 à Montreuil, avec les tirages de Yoriyas. Copyright Galerie 127.

Nathalie Locatelli, qui a créé il y a quinze ans la première galerie photo du Maroc avec la Galerie 127 à Marrakech, est en train de créer la 2e galerie photo de Montreuil. « Cette ville est surnommée le “Brooklyn” de Paris avec ses 600 ateliers d’artistes, ses critiques d’art, la présence d’atelier comme celui de Jean Michel Othoniel, etc. » Bloquée en banlieue parisienne, elle a ouvert dès l’annonce du déconfinement un petit espace en rez-de-chaussée qui fait déjà le bonheur des habitants du quartier. « Le principal challenge est plutôt de se rapprocher des institutions françaises et européennes », précise-t-elle.

Puisant dans une partie de son stock conservé là pour le besoin de ses participations aux foires internationales, elle y montre notamment Carolle Benitah et Yoriyas. « On retrouve à Montreuil les laboratoires de certains photographes dont Diamantino lab qui est maintenant à 200 mètres de la galerie, ce qui facilite énormément nos échanges. » Face à la baisse de fréquentation inévitable de Marrakech – jusqu’à l’année prochaine murmure-t-on –, se rapprocher du marché européen semble être la meilleure planche de salut. Concernant la relance du secteur, plusieurs acteurs du milieu appellent de leurs vœux – et depuis longtemps déjà – un geste de la part de l’État. « Je ne vois pas comment un marché local apparaîtrait soudainement, sauf si le gouvernement incite les grandes entreprises à investir moyennant des déductions fiscales », conclut Nathalie Locatelli.

Marie Moignard

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