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[Story] Le Sahara n’est pas un hôtel

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Trop souvent réduit à sa dimension géopolitique ou touristique, le Sahara fait l’objet d’une exposition qui met l’accent sur sa diversité culturelle. « Hotel Sahara » réunit les œuvres créées lors d’une résidence d’artistes à M’hamid El Ghizlane, à l’entrée du désert, initiée par le centre d’art les Magasins généraux.

« Le Sahara est plus vivant qu’une capitale ». Ces mots d’Antoine de Saint-Exupéry résument l’ambivalence que l’Occident a entretenu et entretient encore avec « le plus grand désert du monde ». Si le Sahara occupe près d’un tiers du continent africain, la méconnaissance profonde de sa géographie et de sa diversité culturelle relève d’un aveuglement calculé. Ce sujet particulièrement épineux est pourtant celui que les Magasins généraux ont choisi de traiter dans le cadre de la saison culturelle Africa 2020. Ce centre de création situé à Pantin, en banlieue parisienne, a voulu se donner les moyens pour éviter le hors-sujet et devancer les procès d’intention. En février 2020, dix jeunes artistes de l’exposition, issus de pays jouxtant le Sahara ou de la diaspora (Maroc, Tunisie, Algérie, Libye, Égypte, Mali et Soudan), se sont donc retrouvés en résidence au Maroc, à M’hamid El Ghizlane, aux portes du désert. Parmi eux, un peintre, un photographe, une danseuse, une chanteuse, une vidéaste, un designer, une calligraphe, des musiciens et des plasticiens, âgés de 22 à 36 ans. Ils ont été accompagnés dans leur réflexion par la spécialiste franco-nigérienne Maïa Hawad, qui signe d’ailleurs pour l’exposition un texte concis mais d’une justesse indéniable. Elle y évoque la « géographie brisée et amputée » de ce vaste territoire, longtemps pensé comme un « no man’s land ». Et d’exhorter à « ancrer le Sahara dans son histoire singulière en mettant l’accent sur les circulations, la connectivité et le cosmopolitisme propre à cet espace ».

Ismail Zaidy, Desert Rose, 2020. © Ismail Zaidy. Courtesy de l’artiste & Magasins généraux

Syndrome de l’imposteur

De prime abord, l’exposition « Hotel Sahara » prend à rebours les attentes du spectateur. L’omniprésence du son et la diversité des multimédias utilisés font mentir l’impression d’une immensité désertique inaccessible. Les œuvres sonores d’Alex Ayed, qui propose une création téléchargeable à l’aide d’un code QR, ou de la plasticienne libyenne Tewa Barnosa, qui rassemble dans une composition hétéroclite différents sons liés à la situation actuelle du Sud libyen, rendent un hommage appuyé à une culture patrimoniale riche de ses différents apports. Une acoustique qui se prolonge visuellement dans la vidéo Bidaya de la chanteuse et musicienne Hiba Elgizouli, où de jeunes artistes soudanaises revisitent, avec de savants effets de zoom, les compositions musicales du nord du Darfour. Idem pour la peinture débridée du dessinateur malien Famakan Magassa, qui célèbre avec expressivité le genre musi cal de la Takamba, pratiqué par les Touaregs et les Songhaï de part et d’autre de frontières toujours invisibilisées.

Hiba Elgizouli, Amal’s Game, 2021 © Photo Tadzio. Courtesy de l’artiste & Magasins généraux

Le Sahara est éminemment politique et l’exposition l’est à sa façon : sans anicroche. On peut le regretter, à moins de considérer avec bienveillance le dispositif de ce projet, qui réunit des artistes dont la connaissance du Sahara est elle-même parcellaire. Une posture délicate que tous ont soulignée avec lucidité lors de leur résidence au Maroc. Dès lors, l’exposition, qui déploie les imaginaires de chacun plus qu’elle n’explore la réelle complexité de ce territoire, témoigne d’une certaine humilité et évite, évidemment, le piège de la polémique. On est loin du propos sans concessions d’un Bruno Hadjih qui parcourt le Sahara algérien pour témoigner, en une série photographique troublante de beauté, des essais nucléaires effectués dans les années 1960 par la France. Ou même du travail de fond qu’entreprennent depuis des années des artistes comme Abdessamad el Mountassir ou M’barek Bouhchichi. Celui-ci interroge les discriminations subies par les Haratines, Marocains noirs descendant d’esclaves venus de régions subsahariennes. Une ségrégation qui, comme une cicatrice, marque et déchire le tissu urbain de certaines villes du sud du Maroc et dont les « cimetières blancs » et « cimetières noirs » sont les vestiges.

Ici, pas de frontalité mais un propos dilué sur la militarisation du Sahara. Dans sa vidéo Are You Still Watching, Hanin Tarek danse tour à tour dans le désert et sous l’oeil d’une caméra de surveillance au Caire. En mettant en parallèle espace désertique et espace urbain vidéosurveillé, la chorégraphe égyptienne soulève le paradoxe inhérent au désert saharien, devenu depuis les années 2000 l’un des territoires les plus contrôlés dans le monde. Mais « le Sahara n’est pas un hôtel », interpelle Tewa Barnosa qui calligraphie en tamazight, sur un imposant écran LED, ce cri d’indignation.

Famakan Magassa, Chantons la Takamba, 2021. © Photo Tadzio. Courtesy de l’artiste & Magasins généraux

Ce qui se dégage peut-être le plus nettement de l’exposition est la volonté d’interroger la légitimité des discours portés par l’Occident sur des territoires anciennement colonisés. En cela, « Hotel Sahara » s’inscrit dans son temps avec l’émergence depuis plusieurs années d’une pensée postcoloniale prônant la décolonisation des savoirs et des arts. Dans sa performance filmée You Keep it, Eat it, le plasticien marocain Salim Bayri martèle d’un instrument de percussion de son cru le bâtiment des Archives nationales d’outremer, renfermant les documents officiels français sur le Sahara. « Quelles résonances a cette version autorisée sur notre compréhension contemporaine du Sahara ? », semble-t-il interroger. « Où sont les récits alternatifs des populations du Sahara ? », questionne en écho son frère, Mohamed Tayeb Bayri, qui signe une œuvre digitale hypnotique sur l’amnésie traumatique qui touche les peuples marginalisés, niés dans leur altérité. Les images de synthèse de dunes ensablées se métamorphosent en synapses et en cortex dessinant un lien entre Sahara et mémoire, histoire imposée et récits oubliés.

Sara Sadik, La Puissance, 2021 © Photo Tadzio. Courtesy de l’artiste & Magasins généraux

Jeune artiste montante de la scène française, Sara Sadik fait un pas de côté très convaincant. Dans La Puissance, la plasticienne poursuit ses réflexions sur les masculinités maghrébines en compilant les vidéos Snapchat de jeunes Français d’origine marocaine partis, le temps des vacances, dans le pays de leurs parents. Plongée dans la piscine d’un hôtel à la décoration exotisante, virée en quad dans les dunes de sable, ces mises en scène de soi, qui intègrent les clichés du désert véhiculés pour le tourisme de masse, permettent ici d’affirmer son métissage mais aussi sa modernité. Une œuvre incarnée, mâtinée d’un humour geek, où l’on décèle en creux une connaissance relative des réalités du pays des origines familiales, que ces jeunes hommes auréolent de fantasmes.

En définitive, alors que la commissaire Maïa Hawad escomptait « réorienter le désert de son statut de périphérie dans le champ du savoir et de la création vers celui d’un espace actif, au cœur des relations mondiales », le spectateur assiste à un rendez-vous manqué qu’incarnent les mises en scènes certes très réussies du photographe Ismail Zaidy, à qui les curateurs prêtent des intentions politiques difficilement perceptibles.

Emmanuelle Outtier et Olivier Rachet

« Hotel Sahara », Les Magasins Généraux, Pantin, jusqu’au 2 octobre 2021.

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