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Toni Maraini raconte les années italiennes de Melehi

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L’historienne de l’art italienne, ancienne épouse de Mohamed Melehi de 1964 à 1986, évoque l’époque où il étudiait à l’Académie des Arts de Rome, avant de rejoindre la galerie fondée par sa mère, Topazia Alliata. Elle nous livre ses souvenirs d’une période bouillonnante au cœur des avant-gardes.

C’est à la fin de l’année 1957 que Mohamed Melehi part étudier à Rome. « Mon arrivée en Italie a coïncidé avec […] le développement de mouvements artistiques nouveaux […]. Je poursuivis une démarche de remise en question […]. Je me trouvais dans une atmosphère vivante », racontait-il dans Souffles en 1967. Après avoir commencé ses études artistiques à Tétouan en 1953, et les avoir poursuivies à l’Académie Santa Isabel de Séville en 1955 puis à l’Académie San Fernando de Madrid en 1957, il obtient une bourse du gouvernement italien pour étudier à l’Académie des Arts. L’expérience à l’École d’art de Tétouan, puis en Espagne, avait été importante pour sa formation de jeunesse et ses choix, parfois décisifs. À ce propos il écrivait : « L’expérience académique à Madrid se termina un jour après ma visite à l’exposition du peintre espagnol Manolo Millares […] qui exposait des tableaux en toile de jute […], alors que ce même jour à l’académie les élèves dessinaient un nu […]. Je choisis la réalité expressive de la toile tourmentée et refusai le nu. »

Mohamed Melehi en 1959 à la Galerie Trastevere, Rome.

Une fois en Italie, il réalise une série de travaux en cette matière. En visitant à Rome une exposition de l’artiste Alberto Burri, il découvre des oeuvres en toile de jute encore plus tourmentées que celles de Millares ! Elles lui inspireront l’oeuvre intitulée Burri, exposée à la première Biennale des Jeunes de Paris en 1959. Toutefois, désirant exprimer une vision moins tourmentée et « ordonner ce qui était en désordre », il abandonne les effets de la toile cousue, déchirée ou brûlée et se tourne vers la technique du collage. Après avoir utilisé des morceaux en laine de djellabas et haïks et d’autres matières, il fait uniquement usage de papier. L’ordre vertical, le rythme et les effets des divers genres de papier, l’alternance des couleurs blanc, gris, noir, bleu, donneront naissance à une série de collages, puis à des grands tableaux en peinture noire rehaussée de quelques lignes argentées, bleues ou d’autres couleurs, réalisés à Rome et exposés pour la première fois à la Galleria Trastevere en 1959. Entretemps, une grande ferveur artistique et le renouvellement de l’institution ont commencé à animer l’enseignement et la recherche à l’Académie de Rome.

Mohamed Melehi, Wilde, 1963, acrylique sur toile, 152 x 105 cm. Collection Topazia Alliata, Rome

Une vie de bohème

Pour mieux comprendre, rappelons comment, par réaction à l’autarcie culturelle de la période fasciste, les artistes ont très tôt repris contact avec les avant-gardes internationales et donné naissance à groupes et manifestes « de rupture radicale » (G. Joppolo) se réunissant entre eux et avec des jeunes gens. À Rome, cela a lieu dans ce qu’un écrivain avait appelé « notre Quartier Latin », espace de la ville ancienne allant du quartier Trastevere jusqu’à la place du Peuple. L’Académie et ses étudiants se trouvent au coeur de cet espace, dans une ville où l’on inaugure de grandes expositions de Klee et Kandinsky, où naissent des galeries, où l’on débat d’un nouveau mouvement appelé Bauhaus Imaginista et où confluent des artistes de maints horizons.

Melehi va bientôt participer à cette phase historique. Il fréquente à l’Académie le laboratoire du sculpteur Pericle Fazzini et celui du peintre Toti Scialoja, d’où sortira la jeune génération de l’avant-garde romaine avec laquelle Melehi va lier amitié. Entretemps, il a été rejoint à Rome par sa femme Elena Asencio – formée comme lui à l’art et peintre – et par leur fils aîné Youssef, depuis peu né à Madrid. Ils vont s’intégrer dans cette vie d’artistes, étudiants et boursiers que la « bohème » romaine accueille à bras ouverts.

En 1958, séjourne aussi à Rome, avec une bourse d’études, Jilali Gharbaoui, avec qui Melehi va exposer au Centre culturel italo-arabe. À propos de Gharbaoui, Gaston Diehl écrira que « durant la période romaine, le sens constructif se précise, s’affirment de vigoureux aplats » et que sa peinture abstraite prend forme. Bien que l’apport de cette expérience italienne ait longtemps été négligé au Maroc, on peut en relever l’importance non seulement pour Gharbaoui et Melehi, mais aussi pour Châbaa et Ataallah, boursiers à Rome en ces années (sans oublier le séjour italien de Belkahia et Hariri).

Mohamed Melehi, Sans titre, 1959, collage, 50 x 70 cm. Courtesy Fondation CDG

L’un des plus jeunes artistes exposés à Rome

Sachant que son amie Topazia Alliata va ouvrir une galerie – la Galerie Trastevere – et s’intéresse aux jeunes artistes, Toti Scialoja lui recommande le travail de Melehi. « C’est en 1959, quand j’ai rencontré Topazia Alliata […], artiste et galeriste d’avant-garde […], que je me suis mis à travailler activement. Son amitié, ses conseils et ses encouragements m’aideront à voir plus clairement mon travail de peintre, écrit Melehi. Elle a eu le courage de croire en ce que je faisais […]. De 1959 jusqu’à 1963, j’ai fait partie du groupe de sa galerie, participant aux mouvements nouveaux et collaborant avec les autres artistes. »

En plus de participer à de nombreuses expositions collectives organisées par la galerie en Italie et à  l’étranger, il y présente quatre expositions personnelles. La première, qui inclut les collages et tableaux en noir mentionnés plus haut, a lieu en mai 1959. Dans une chronique artistique, un journal de l’époque signale les « collages de l’artiste marocain Mohamed Melehi, âgé de 22 ans, l’un des plus jeunes artistes ayant jamais exposé à Rome ». Il faut dire que les galeries classiques n’exposent alors que des artistes affirmés. C’est lors de cette exposition que je fais la connaissance de Melehi et de sa femme Elena. À l’époque, j’ai 17 ans et je réside en Angleterre, où je poursuis mes études d’histoire de l’art à l’Université de Londres. Mais quand je reviens à Rome pendant les vacances, je retrouve le groupe varié et cosmopolite des jeunes amis du « Quartier Latin » et, puisque Topazia Alliata est ma mère, nous faisons groupe autour de la galerie qui organise des expositions collectives incluant certains d’entre eux, dont Chabâa.

À propos des « mouvements nouveaux » et de la « collaboration avec les autres artistes » mentionnés par Melehi, le critique Carlo Belloli écrira en 1963, dans un article publié par Art International : « Dès 1960, autour de la Galleria Trastevere de Rome, ont lieu des recherches sur la visualisation plastique menées par les peintres Mario Samonà, Lucio Pozzi et Mohamed Melehi, établi à Rome en provenance du Maroc ». Qu’entend Belloli par « recherche de visualisation plastique » ? Il s’en explique dans son article en faisant référence aux nouveaux courants post-Art Informel, tournés – par-delà les traces spontanées ou accidentelles du geste et la primauté de la matière – vers une peinture maîtrisant formes, concepts et matières. Les échos de la nouvelle peinture Hard Edge de quelques artistes américains, à leur tour en polémique avec l’Action Painting, y est pour quelque chose. Cela répond au désir de Melehi d’« ordonner ce qui était en désordre ».

Mohamed Melehi, Moon Landing, 1963, acrylique sur toile. Collection Mathaf - Arab Museum of Modern Art, Doha

Le Quartier latin à New York

Après être retourné avec sa famille au Maroc fin 1960, puis parti seul pour un semestre à Paris, il revient à Rome. Abandonnant collages et peinture noire, son oeuvre va donner plus de lumière, couleurs et profondeur aux espaces géométriques. Dans l’atelier de la Galerie Trastevere mis à disposition des artistes n’ayant pas de studio, il réalise les toiles exposées en 1962. Ce travail va bientôt le conduire vers un important tournant pictural dont témoignent les peintures qu’il expose l’année suivante, en 1963. De l’ordre géométrique et de la netteté des couleurs et des lignes, émergent des signes iconiques et symboliques : des carrés, quelques vagues. Mais ces oeuvres, que la galerie a fait venir pour l’occasion, ont été pour la plupart peintes… à New York.

Comment cela ? L’époque est marquée par un vif intérêt pour la nouvelle situation artistique américaine, dont la vitalité (y compris celle du mouvement pour les Civil Rights et contre la guerre au Vietnam) galvanise partout l’attention. À Rome, deux peintres de la Galerie Trastevere, dont Lucio Pozzi, s’apprêtaient à partir pour New York. En vue d’un projet de la galerie en collaboration avec le Minneapolis Institute of Arts (Minnesota), Melehi s’apprête à son tour à partir en 1962 pour un semestre comme assistant professeur
à la Minneapolis School of Art.

Ayant obtenu une bourse pour New York, il va par la suite s’y installer, louant un studio/loft en commun avec l’ami peintre Lucio Pozzi. Quant à moi, désirant me diplômer avec une thèse sur les mouvements de l’art moderne en Amérique, je soutiens un examen à Londres fin 1961 pour obtenir une bourse. L’ayant décrochée, j’intègre la Smith College University de Northampton (Massachusetts) en septembre 1962. C’est ainsi qu’un petit groupe d’amis du « Quartier Latin » de Rome se retrouve de l’autre côté de l’océan.

Tony Maraini

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