Un jury opaque décerne un prix photographique contesté

Après avoir annoncé le 8 août dernier les lauréats de son édition 2024, le Maghreb Photography Awards tente de répondre à des accusations de plagiat concernant la lauréate du prix « Photographe Maghreb de l’année » décerné par un jury fantôme.
Il faut avouer que le Maghreb Photography Awards, prix créé en 2017 et disposant d’une plateforme internet, était un peu sorti de nos radars. Ambitionnant, selon son fondateur Souhayl A, de « promouvoir la photographie d’auteur dans le Maghreb », de « découvrir de nouveaux talents et de leur donner un coup de pouce au début de leur carrière », le Prix a récompensé plusieurs photographes émergents, dans une multitude de catégories. En 2017, Sandrine Rousseau était créditée du « Meilleur projet photo au Maghreb », tout comme Mouna Saboni en 2020 ou Adil Kourkouni en 2021. En 2019, Hamza Ben Rachad était nommé « Photographe Maghreb de l’année ».

Contrairement aux allégations lues sur les réseaux sociaux, le Maghreb Photography Awards n’est nullement un « prix fantôme », et la plupart des lauréats ou des artistes ayant reçu un prix ou une mention spéciale, à l’instar de Maya Inès Touam, Lynn S.K ou Alexandre Chaplier, que nous avons pu joindre, nous le confirment. Mais certains lauréats soulèvent le fait de ne pas avoir eu l’opportunité d’être exposés, contrairement aux engagements pris. 

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Naïma El Kadi, Past Meets Present.

Les faitsLe jury de cette édition 2024, dont les noms ont été supprimés du site internet, ont attribué le prix du « Photographe Maghreb de l’année » à une artiste marocaine résidant en Belgique, Naïma El Kadi, pour la série « Past meets present ». Souhayl A reconnaît que plusieurs des jurés « ont vu dans [ce] travail un hommage au travail de l’artiste Carolle Bénitah tristement disparue cette année », ce que confirme le seul membre du jury que nous avons réussi à joindre. Souhaitant garder l’anonymat, cette responsable d’une plateforme dédiée à la photographie met en avant le fait que les artistes se nourrissent toujours d’influences diverses. Sur les réseaux sociaux, la galeriste Nathalie Locatelli a pointé la ressemblance entre la série primée et « les photographies de famille brodées au fil et perles rouges des séries Jamais je ne t’oublierai et Photos Souvenirs que Carolle Bénitah aura mis six ans à faire aboutir ». Son accusation est sans appel, et il est partagé par d’anciens jurés souhaitant garder l’anonymat ou par Clémentine de la Féronnière, galeriste actuelle de l’artiste : ce travail relève du plagiat, dont Nathalie Locatelli rappelle qu’il consiste à « copier un auteur ou accaparer l’œuvre d’un créateur dans le domaine des arts, sans le citer ou le dire, ainsi qu’à fortement s’inspirer d’un modèle que l’on omet, délibérément ou par négligence de désigner ». Et la galeriste de demander que ce travail soit supprimé des réseaux sociaux ou que le Prix soit retiré à Naïma El Kadi. De son côté, la lauréate juge ses accusations « injustifiées et disproportionnées », ajoutant que ses œuvres « sont ancrées dans une profonde inspiration culturelle où les techniques de broderie, le fil utilisé et le symbolisme du ‘fil rouge de la vie’ sont soigneusement choisis et profondément liés à [ses] origines personnelles ». Quant au fondateur du Prix, celui-ci défend la lauréate, et met en avant la force de frappe des réseaux sociaux qui renouvellent de fond en comble les sources d’inspiration des artistes. « À la différence de la littérature ou d’autres disciplines, nous confie-t-il, il est souvent très difficile d’établir le caractère de plagiat dans le domaine de la photographie tellement des démarches diverses et variées peuvent aboutir à un résultat similaire à l’arrivée. Pour donner un exemple, il y a des photographes qui ont repris les motifs africains d’arrière-plan ou de tapisserie de photographes comme Seydou Keïta ou Malick Sidibé pour les actualiser à la lumière de notre époque en y intégrant la couleur. » Et de conclure qu’il faut donc « apprendre à vivre avec notre époque où l’information de même que les styles et tendances circulent très vite ». 

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Carolle Benitah, La Réunion, série Photos-Souvenirs. © Carolle Benitah

Hommage ou plagiat ? Si la mention d’un hommage rendu à Carolle Bénitah, mise en avant après que la polémique eut éclaté, convainc difficilement, l’attribution de ce Prix montre qu’en matière photographique la frontière est souvent poreuse entre des travaux dont la dimension référentielle serait la même. Or, il s’agit ici de juger d’un travail de photographes-plasticiennes, c’est-à-dire du choix de motifs et de techniques, ainsi que d’une démarche personnelle. « Reprendre des photos de famille en noir et blanc ne suffit sans doute pas », reconnaît Nathalie Locatelli pour parler de plagiat. L’utilisation de pastilles ou motifs à la feuille d’or, d’une technique de broderie utilisant un même point et une même couleur rouge, le détourage des figures semblent davantage relever d’une forme de réappropriation. « Carolle Bénitah est diplômée de l’École de la Chambre Syndicale de la Couture Parisienne, rappelle la galeriste qui a représenté durant 15 ans la photographe, la couture est un de ses savoir-faire ». Broder relève chez cette artiste trop tôt disparue d’une forme d’écriture ou de démarche « psychanalytique » qu’il est sans doute difficile de percevoir dans le travail de Naïma El Kadi. Si la justice était invitée à se prononcer, elle trancherait sans doute cette épineuse question qui nous rappelle qu’en matière de création artistique, il est toujours bon de connaître le travail de ses prédécesseurs et de ses contemporains.Olivier RachetLe papier a été modifié le 20 septembre 2024, à la demande d’un témoin qui s’est rétracté. Une citation a été enlevée.