Villa Carl Ficke : un lieu d’art où Casablanca se reconnecte à son histoire

Après un long travail de restauration confié à l’architecte Salima Naji, la Villa Carl Ficke a ouvert ses portes le jeudi 27 février. Placée sous la houlette de la FNM, cette bâtisse du début du XXe siècle devient le Musée de la Mémoire de Casablanca, avec pour ambition de se transformer, à terme, en un véritable lieu de culture pour les Casablancais.
Elle était connue comme le loup blanc. De nombreux Casablancais passés par le lycée Khnata Bent Bekkar, ont tissé avec la Villa Carl Ficke un lien nourri de rumeurs et de légendes. Construite entre 1911 et 1913 par le riche commerçant allemand dont elle porte le nom, elle est l’une des premières bâtisses à s’élever sur les hauteurs de Mers Sultan, avant le plan d’aménagement de l’urbaniste du protectorat, Henri Prost. De maison bourgeoise, elle devient centre de détention pendant la première guerre mondiale, puis orphelinat avant d’être annexée au lycée attenant, et de tomber finalement dans l’oubli, comme beaucoup de joyaux architecturaux casablancais. Témoin de la tendance néo-mauresque du début du XXème siècle, son « style européen intègre des éléments de l’artisanat marocain » souligne Abdelaziz Idrissi, directeur du Musée Mohammed VI, comme les motifs de tapis amazigh repris dans l’agencement des carreaux de marbre sur le sol du rez-de-chaussée. Pour sa première ouverture au grand public, la villa dévoile, à travers un parcours immersif scénographié par Isabelle Timsit, une histoire de Casablanca à la fois documentée et sensible. Un voyage temporel qui va de la préhistoire, au rez-de-chaussée, aux Modernes de l’Ecole de Casa à l’étage, en passant par la période d’expérimentation architecturale qu’à connue la ville sous le Protectorat ou par les créations brutalistes du duo d’architectes Faraoui et De Mazières dans le Maroc post-Indépendance. Le grand défi pour la scénographe ? « Donner une cohérence à une mémoire plurielle ». Entre vestiges architecturaux, témoignages de Casablancais, objets et archives obtenus auprès de Casa Mémoire, de l’ENA, de Bank Al Maghrib, de Barid Al Maghrib, ou encore des Archives du Maroc, la diversité de propositions, enrichies de dispositifs interactifs et audiovisuels, sont à l’image de Casablanca et permettent une visite vivante à la fois intellectuelle et sensorielle. La Villa, mise à nu par endroits pour révéler l’ingéniosité de son architecture, devient alors un palimpseste où se réécrit sa propre histoire, aussi glorieuse que tragique, en miroir avec celle de la ville. Un espace muséal mais surtout un lieu de vieS’il est encore prématuré de parler de la programmation du lieu, la Fondation Nationale des Musées entend explorer tous les aspects de l’histoire de Casablanca, y compris à travers les formes d’expression les plus contemporaines. L’exposition inaugurale en témoigne, avec ses références à la culture des clubs de foot de la ville, aux pièces de théâtre de Tayeb Seddiki, et à la musique de Nass El Ghiwane. « Il y a matière à réflexion pour que les gens de Casa se sentent fiers de leur patrimoine » insiste Idrissi. Une équipe de médiateurs et de conservateurs viendront accompagner le développement de la programmation et l’évolution du programme scientifique pour en faire non seulement un lieu aux normes muséales mais aussi un lieu de vie, avec son café sur le toit et ses jardins, où cinq sculptures monumentales de l’artiste Ikram Kabbaj ont été inaugurées.Ce projet, qui a réuni autour de la table le Ministère de la Jeunesse, la Culture et la Communication, le Commune de Casablanca ou encore la Préfecture de Mers Sultan, s’inscrit dans une démarche de restauration et d’ouverture des lieux patrimoniaux, dans le but de décloisonner les espaces et de restituer aux communautés une part de cet héritage collectif. En lui souhaitant d’être le théâtre de convergences des dynamiques créatives, et que les amoureux de la ville puissent se l’approprier et s’en réclamer.Chama Tahiri