1-54 Londres : l’effet tremplin

Treize ans après sa création, la foire 1-54 a-t-elle réussi son pari ? Pensée comme une plateforme de visibilité internationale pour les  galeries et artistes africains, elle a accompagné l’essor de plusieurs acteurs aujourd’hui présents sur les grandes foires généralistes. Retour sur quelques trajectoires emblématiques.

Par Emmanuelle Outtier 

Vue de la Somerset House lors de la 14e edition de 1-54 Londres
Vue de la Somerset House lors de la 14e edition de 1-54 Londres

Elle a longtemps fait figure d’ovni dans le paysage des foires internationales. À sa création, en 2013, 1-54 Londres était la première foire internationale entièrement consacrée à l’art contemporain africain, dans un marché mondial où les scènes artistiques du continent restaient encore largement méconnues. Treize ans plus tard, le paysage a profondément changé. Les foires spécialisées se sont multipliées, les artistes africains ont gagné du terrain sur le marché international et plusieurs galeries du continent ont désormais leur « ticket d’entrée » dans les grandes foires généralistes, d’Art Basel à Frieze en passant par Art Paris.

Si 1-54 n’a pas, à elle seule, changé la donne, la foire fondée par Touria El Glaoui a bel et bien accompagné l’ascension de certains artistes et galeries. Avec, pour certains, une envolée spectaculaire de leur cote. Parmi les exemples les plus frappants, Kudzanai-Violet Hwami. En 2016, tout juste diplômée du Wimbledon College of Arts, la peintre zimbabwéenne participe à 1-54 Londres sur le stand de Tyburn Gallery, jeune galerie londonienne spécialisée dans l’art contemporain africain, qui la présente à nouveau en 2017. La suite va vite. En 2019, elle figure parmi les artistes du pavillon du Zimbabwe à la Biennale de Venise avant de rejoindre, un an plus tard, la galerie londonienne Victoria Miro, qui lui ouvre les portes des grandes foires généralistes, dont Art Basel en 2023. Sa cote s’envole également : en 2021, sa toile Skye waNehanda (i) atteint les 486 000 dollars américains chez Sotheby’s à Hong Kong, soit 845 % au-dessus de son estimation moyenne, selon MutualArt. En 2022, Cecilia Alemani la sélectionne pour The Milk of Dreams, l’exposition internationale de la Biennale de Venise. Dix ans après ses débuts à 1-54, Kudzanai-Violet Hwami est à l’honneur sur le stand de Victoria Miro à Frieze London 2026.

Kudzanai-Violet Hwami, Skye waNehanda (i), 2017, huile sur toile, 180 × 230 cm.

L’effet 1-54 ?

La peintre est loin d’être un cas isolé. Présent dès la première édition de 1-54 en 2013, l’Ivoirien Aboudia a depuis vu sa cote exploser, avec une toile adjugée 504 000 livres sterling chez Christie’s à Londres en 2022. Le Zimbabwéen Moffat Takadiwa, présenté en 2013 et 2014 par First Floor Gallery, basée à Harare, a lui aussi fait du chemin. C’est d’ailleurs à 1-54 que le collectionneur américain Jim Amberson, installé à Singapour, découvre son travail avant de lui commander une pièce pour sa collection. Depuis, l’artiste a rejoint le pavillon du Zimbabwe à la Biennale de Venise en 2024, puis le stand de Sémiose à Art Basel Paris en 2025. En juin dernier, la galerie parisienne lui consacrait une présentation à Unlimited, la section d’Art Basel dédiée aux œuvres monumentales, avec une installation murale de près de huit mètres de long.

Ces artistes débordent désormais le cadre du marché de l’art contemporain africain. Faut-il pour autant attribuer leur succès à 1-54 ? Ce serait oublier tout un écosystème qui s’est progressivement constitué au cours des années 2010, entre nouvelles galeries, collectionneurs, revues spécialisées et institutions de plus en plus attentives aux scènes africaines. Dans ce paysage en pleine mutation, 1-54 aura été l’un des premiers maillons d’une chaîne bien plus large.

Du côté des galeries, le chemin parcouru est tout aussi révélateur. Présente dès la première édition de 1-54 Londres en 2013, Cécile Fakhoury, alors installée à Abidjan, a depuis ouvert des espaces à Dakar et Paris et intégré le circuit des grandes foires. Depuis 2022, la galerie est devenue une habituée d’Art Basel Paris (elle y participe chaque année), où elle a notamment fait sensation en 2023 avec un solo show du jeune peintre Elladj Lincy Deloumeaux. Même ascension pour Gallery 1957, fondée à Accra en 2016 par Marwan Zakhem, qui fait ses premiers pas à 1-54 Londres cette même année avec Serge Attukwei Clottey, depuis présenté à Unlimited en 2023. Installée également à Londres depuis 2020, la galerie ghanéenne compte aujourd’hui plusieurs participations à Frieze Séoul et Art Basel Hong Kong.

Plus récemment, c’est au tour de Loft Art Gallery de changer de dimension. Présente à 1-54 depuis 2018, la galerie casablancaise a participé à la première édition d’Art Basel Qatar en février 2026 avant de faire son entrée, cette semaine, à Frieze Masters avec un solo de Mohamed Melehi. Signe des temps, elle expose simultanément à 1-54 Londres, où elle présente Amina Rezki et James Mishio. Les deux circuits ne sont donc pas nécessairement concurrents.

Vue de l'installation proposé par l'artiste Moffat Takadiwa dans la section Unlimited d'Art Basel Basel 2026.

Le retour des modernistes, vraiment ? 

Si la 14e édition londonnienne de la foire de Touria El Glaoui fait la part belle aux modernes avec l’exposition « West Wind » , 1-54 n’a pas attendu 2026 pour s’intéresser aux modernistes africains. Dès la première édition, en 2013, la Galerie Mikael Andersen présentait des œuvres d’Ernest Mancoba (1904-2002), figure sud-africaine longtemps tenue à l’écart des grands récits de l’histoire de l’art moderne. En 2019, le Centre Pompidou lui consacrait une exposition. Cette année à Frieze Masters, la même galerie lui réserve un solo show. Un parcours qui en dit long sur la réévaluation des modernismes africains, désormais bien engagée sur le marché international.

Aujourd’hui plus que jamais, la foire se retrouve face à un paradoxe : avoir contribué à faire émerger des artistes et des galeries qui n’ont plus nécessairement besoin de l’étiquette « art contemporain africain » pour se faire une place sur le marché international. Reste à savoir si la foire saura jouer le même rôle auprès des générations suivantes. Car l’effet 1-54 se mesure désormais aussi sur les stands d’Art Basel et de Frieze. 

1-54 Londres, du 15au 18 octobre 2026, Somerset House, Londres. 

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