Henry Taylor au musée Picasso : qui regarde qui ?

À travers la première rétrospective française de l’artiste américain, le musée Picasso ne se contente pas d’accueillir une figure majeure de la scène contemporaine. Il interroge sa propre histoire et, avec elle, celle de la modernité occidentale. En faisant dialoguer Henry Taylor avec Picasso, l’institution inverse le regard : ce n’est plus seulement Picasso qui regarde les arts africains, mais un artiste afro-américain qui relit à son tour l’héritage picassien.

Par Najat Saïdi

Henry Taylor, It’s like a jungle, 2011. Technique mixte. Photo : Keith Lubow.

Déployée sur deux niveaux, l’exposition réunit une centaine de peintures, sculptures, dessins et installations. L’ampleur du parcours impressionne, mais son intérêt est ailleurs. Très vite, la visite dépasse la logique de la rétrospective. À travers Henry Taylor, c’est le récit du musée Picasso qui semble se déplacer.

Une œuvre en donne immédiatement la clé. Dans From Congo to the Capital, and black again (2007), la référence aux Demoiselles d’Avignon est explicite. Mais Henry Taylor ne cite pas Picasso pour saluer un maître : il renverse la perspective. Là où Picasso trouvait dans les sculptures et les masques africains un vocabulaire qui allait bouleverser la peinture occidentale, Taylor replace des corps noirs au cœur même de cette histoire. Le tableau ne règle pas des comptes, il rappelle que la modernité européenne s’est construite à partir d’échanges dont le récit a longtemps été écrit dans une seule direction.

Henry Taylor, From Congo to the Capital, and black again, 2007. Acrylique et techniques mixtes sur bois. Collection particulière, Artsy Craft, LLC.

L’un invente des formes, l’autre restitue des vies

Pendant des décennies, le musée Picasso a raconté l’histoire d’un créateur capable de transformer peinture, sculpture, gravure ou céramique. Les arts africains y apparaissent comme l’un des moteurs de cette révolution formelle. Aujourd’hui, ce récit est relu à l’aune des débats sur les héritages coloniaux, l’appropriation culturelle ou les voix longtemps laissées hors du récit moderniste.

Henry Taylor arrive à ce moment précis. Né en Californie en 1958, il développe depuis près de quarante ans une pratique qui circule librement entre peinture, dessin, sculpture et installation. Comme chez Picasso, les médiums ne sont jamais cloisonnés. Mais leur point de départ diffère. Taylor peint ses proches, des voisins, des anonymes ou des figures publiques. Les histoires individuelles croisent celles d’une Amérique marquée par les inégalités raciales et sociales, la violence policière ou la précarité, sans que la peinture ne bascule dans l’illustration. Chaque tableau affirme d’abord une présence.

Cette attention au réel explique pourquoi David Hammons, Philip Guston ou Picasso apparaissent moins comme des modèles que comme des interlocuteurs. Taylor emprunte, transforme, déplace. Il ne s’inscrit pas dans une généalogie ; il réécrit les images du passé depuis son expérience du présent.

Henry Taylor, Mary had a little... (that aint no lamb), 2013. Acrylique sur toile. Collection particulière, Lonti Ebers, New York. Photo : Sam Kahn.

L’exposition accompagne ce mouvement avec intelligence. Elle ne cherche pas à démontrer une influence mais met en regard deux conceptions de la figure humaine. Chez Picasso, le corps devient un terrain d’expérimentation plastique alors que chez Taylor, il demeure le lieu d’une histoire. L’un invente des formes, l’autre restitue des vies. Entre eux, il n’y a ni filiation ni opposition, mais un dialogue.

Depuis quelques années, le musée Picasso multiplie d’ailleurs ces conversations, de Faith Ringgold à Henry Taylor, avant une exposition consacrée à la Harlem Renaissance en 2027. Il ne se contente plus de conserver une œuvre : il interroge les récits qu’elle produit et ceux qu’elle a longtemps laissés de côté.

La réussite de cette exposition tient précisément à ce déplacement. Pendant longtemps, l’histoire de l’art racontait comment Picasso avait regardé les arts africains. Aujourd’hui, un artiste afro-américain regarde Picasso. Ce simple renversement de perspective autorise une autre histoire de la modernité.

« Henry Taylor, Where Thoughts Provoke », Musée Pablo Picasso, Paris, jusqu’au 8 septembre 2026

Henry Taylor, Untitled, 2016–2022. Acrylique sur toile. Collection particulière, Angella et David Nazarian. Photo : Jeff McLane.

Henry Taylor, Trail, 2005. Technique mixte sur toile. Collection particulière, Lynn et Craig Jacobson.