Pour la première fois, la Fondation H de Madagascar a invité un commissaire à concevoir une exposition à partir de sa collection, parmi les plus abouties du continent. Confronté à plus de mille œuvres, Abdellah Karroum propose une lecture inspirée de la tradition du kabary, l’art oratoire malgache.
Propos recueillis par Emmanuelle Outtier
À quel moment une collection privée devient-elle autre chose qu’un geste individuel ?
Au départ, il y a une initiative personnelle, un désir de vivre avec les œuvres qui inspirent des idées et stimulent l’imaginaire. Puis, à un moment, arrive l’envie de partager l’expérience de l’art et ses enseignements. Cela devient un projet. À partir de là, elle engage autre chose qu’un regard individuel. Elle s’inscrit dans une dimension collective, sociale. Elle participe d’un engagement. Les initiatives individuelles aboutissent souvent à des projets collectifs d’ampleur. Il faut noter dans cette perspective et ambition que Madagascar est depuis des années très présent sur la scène internationale, des biennales par exemple, à Venise avec Joël Andrianomearisoa, à Sao Paulo avec Madame Zo. À Madagascar, comme au Maroc ou ailleurs dans les contextes où la société civile est très active, la question du faire-ensemble est centrale. L’espace de l’art en est l’un des lieux. On y sort du quotidien sans jamais s’en extraire complètement. On y prend de la distance tout en restant relié au réel. Le collectionneur accompagne les artistes dans leur liberté, tout en engageant sa responsabilité citoyenne de partager les œuvres dans leur intégrité.
Qu’est-ce qui fait la singularité de la collection de la Fondation H ? Quelles en sont les lignes de force ?
La justesse d’une collection se mesure par sa cohérence historique et par l’écho que ses œuvres peuvent avoir dans le contexte actuel. Ce qui frappe d’emblée dans cette collection de plus de mille œuvres, c’est à la fois son ampleur et ses possibilités d’interprétation. Il y a peu de vidéos, peu de photographies. En revanche, une forte présence du tissage, de la céramique, de l’installation, des pratiques ancrées dans le faire et dans le recyclage. Beaucoup d’œuvres portent une dimension collaborative et restent très liées aux contextes dont elles émergent. Il y a là une ligne, difficile à formuler mais très nette. Une cohérence sensible, presque intuitive, reflet de notre monde dont « parlent » les œuvres. Celle d’un regard, celui du collectionneur Hassanein Hiridjee.
On pourrait parler d’un regard panafricain ?
Oui, la dimension africaine est certes centrale dans cette collection, mais pas uniquement. La collection est à la fois africaine et profondément internationale. Cette tension est structurante. Un artiste comme l’Italien Alighiero Boetti y trouve sa place parce que son travail s’est déployé dans des contextes extra-occidentaux. À l’inverse, beaucoup d’artistes africains ont travaillé en Europe ou en Amérique tout en restant ancrés dans leurs contextes d’origine. Ce sont ces circulations, ces résonances, qui m’intéressent. On retrouve aussi des artistes coréens, comme Lee Bae, et saoudiens, comme Ahmed Mater et Manal AlDowayan, dont le travail aborde des enjeux sociaux, notamment l’écologie, les relations idéologies-énergie et la place des femmes. La collection fait dialoguer des figures majeures, comme Otobong Nkanga ou El Anatsui, avec des scènes plus émergentes, notamment malgaches. Accompagner de jeunes artistes, les faire coexister avec des œuvres plus établies, c’est déjà participer à construire une scène. Et puis il y a les échelles, du très intime au monumental. L’équilibre dans cet écart est passionnant.
Proposer une lecture d’une collection, ce n’est pas seulement réorganiser des œuvres, c’est écrire un récit. Quel a été votre parti pris ?
Je pense une exposition comme un livre, quelque chose qui se traverse, qui se ressent, mais qui engage aussi une réflexion sur le monde. Cette dimension de connaissance imprime les savoirs à long terme. À mon arrivée à Madagascar, j’ai d’abord cherché à comprendre le contexte. J’ai lu, observé, écouté. J’ai découvert notamment le kabary, cet art oratoire très présent dans la culture malgache. On y introduit un sujet, on le développe, puis on rend hommage et on présente un contenu et un épilogue. Cette structure m’a servi de méthode et l’architecture de l’exposition offre une progression similaire à celle du kabary, inclusive, respectueuse et vivante.
C’est aussi une manière d’affirmer une position de commissaire ?
Oui. Cela revient à reconnaître que je ne peux pas être exhaustif. Une exposition est faite de choix, d’affinités, de connaissances. J’ai choisi une cinquantaine d’œuvres sur mille que contient la collection. Elle est donc fragmentaire, et je l’assume. Le kabary commence souvent par des excuses. Cela m’a semblé juste. Une manière de rappeler qu’une exposition ambitieuse peut aussi se faire dans une forme de modestie. Et cette modestie ne contredit pas l’ambition, elle la rend plus lisible. C’est aussi la première fois que la fondation invite un commissaire à proposer une lecture de sa collection. Cela fait écho au kabary, où la parole est confiée à un étranger pour introduire un sujet, avec une certaine perspective.
Avez-vous cherché à créer des rapprochements inattendus ?
L’exposition se déploie en trois chapitres. La première salle est une introduction très visuelle, presque paysagère. Elle donne une impression d’ensemble. On y croise des artistes d’horizons très différents comme Otobong Nkanga, avec de grands tissages en soie teinte réalisés en collaboration avec des ateliers en Flandre. À proximité, une petite œuvre brodée d’Alighiero Boetti, De bouche à oreille, fait écho à la question de l’oralité, en lien avec le kabary. On y voit aussi les œuvres de Shahzia Sikander, de Lee Bae ou encore des éléments de construction de Mustapha Akrim. Cette première salle propose déjà une forme de portrait du monde à travers la collection. La deuxième salle est plus dense. Les œuvres s’accumulent, se superposent, pour créer une atmosphère proche d’un cabinet de curiosités, ou de l’intimité d’un collectionneur. Sur un même mur, une constellation d’œuvres de Maya-Ines Touam, Abdelkader Benchamma, Simphiwe Buthelzi, Beau Disundi Nzazi et Sara Ouhaddou. J’ai rapproché Boetti et Melehi, El Anatsui, les anciens. Des œuvres des années 1960 et 1970, peu nombreuses mais essentielles. Je les ai placées à part, côte à côte, en écho au kabary, où l’on s’adresse aux anciens avec respect, mais aussi car ces artistes ont exploré de manière engagée les formes de collaboration et renouvellement de matériaux. La troisième salle s’ouvre sur des œuvres monumentales, notamment une pièce d’Abdoulaye Konaté, et les grandes peintures-installations poétiques et politiques de Nù Barreto, qui interrogent des questions africaines contemporaines. Ce dernier chapitre ouvre vers des perspectives de développement et d’organisation collective. On y retrouve aussi des assemblages emblématiques de Patrick Bongoy et de Joël Andrianomearisoa. Le parcours se prolonge enfin dans le jardin avec une œuvre de Finoana Ratovo Andriantseheno, une structure métallique que le public peut traverser comme une « invitation au temps ». Une manière d’accompagner le visiteur jusqu’à la sortie, et de prolonger l’expérience.
Que retenez-vous de cette expérience ?
Cette lecture de la collection de la Fondation H m’a permis d’approfondir mes recherches et d’enclencher de nouvelles relations avec les artistes de l’Océan Indien. J’ai très envie d’inviter des artistes malgaches au Maroc et de partager cette expérience avec le public au Maroc.
— « Kabarin-javakanto : une lecture de la Collection Fondation H », Antananarivo, jusqu’au 17 octobre 2026.