Pendant plus de cinq décennies, Leïla Faraoui a contribué à façonner la scène artistique marocaine à travers la galerie Nadar et son soutien indéfectible à plusieurs générations d’artistes. La galeriste s’est éteinte dans la nuit du 1er septembre à l’âge de 86 ans. Meryem Sebti lui rend ici hommage.
Par Meryem Sebti
Avec la disparition de Leïla Faraoui, c’est une voix très particulière qui s’éteint.
Une voix au sens propre : je l’entends encore.
Mais aussi une énergie physique, un culot, un franc-parler, une liberté.
Je connais Leïla depuis ma tendre enfance. J’ai grandi avec ses filles.
Elle faisait partie de ces adultes qu’on ne regarde pas comme des « modèles » quand on est un enfant, mais dont on comprend, plus tard, combien ils ont compté pour l’adulte que l’on devient.
Pour une femme marocaine de ma génération, celle de ses filles, Leïla incarne quelque chose de précieux : une femme émancipée, indépendante, libre dans sa manière de penser, de parler, de vivre et de vieillir.
Et il y avait la galerie Nadar.
Je me souviens des cartons d’invitations et catalogues des expositions Nadar qui arrivaient chez mes parents. Je revois assez précisément leur graphisme, leur design très Bauhaus, leur immense modernité. Ces cartons noir et blanc puis en couleur, orange, vert, marron… faisaient partie du décor de notre enfance. Et je ne peux pas, aujourd’hui ignorer qu’ils ont participé, parmi tant d’autres choses, à former la culture visuelle qui est la mienne.
Cette année, la galerie Nadar célébrait ses 50 ans.
50 ans d’une aventure commencée à une époque où l’art contemporain marocain était encore en train d’inventer ses protagonistes, ses lieux, son langage, ses complicités. Leïla a exposé Mohamed Melehi, Farid Belkahia et tant d’autres artistes d’une génération qui allait profondément transformer l’histoire de l’art au Maroc.
Mais ce que sa disparition fait remonter en moi dépasse l’histoire d’une galerie.
C’est toute une époque qui tire sa révérence.
Il y avait quelque chose de génial dans cette génération « boomer » des années post-Indépendance. Ils habitaient des maisons ultramodernes dessinées par les (grands) architectes de l’époque, qui ne l’étaient pas vraiment encore! Son mari, Abdeslam Faraoui, en était un. Ils vivaient avec un mobilier très bas, des tapis haute laine, des meubles incroyablement modernes, de l’art, des livres, de la musique. Ils avaient du goût. Ils avaient du talent. Leur vie avait du style.
Et surtout, l’argent n’était pas vraiment le sujet. Je ne veux pas idéaliser une époque, mais je garde le souvenir d’une génération pour laquelle créer, montrer, construire, recevoir, discuter, écouter de la musique semblaient infiniment plus importants que de créer de la valeur.
Avaient-ils conscience d’inventer quelque chose? Peut-être parce qu’ils inventaient effectivement un pays, une modernité, une façon d’être des Marocains pleinement dans leur époque.
Leïla appartenait profondément à ce monde-là. Avec son énergie, sa liberté, sa fierté, son élégance et ce fameux franc-parler.
Je me permets cet hommage très personnel parce que Leïla était, d’une certaine manière, un peu de ma famille. Sa disparition touche à l’histoire de l’art au Maroc, bien sûr, mais elle vient aussi toucher quelque chose de beaucoup plus intime : une enfance, des maisons, des voix, des objets, de la musique… Tout un paysage qui a construit notre culture.
À Assia et Zineb, que je connais depuis toujours, à ses autres enfants, à ses petits-enfants, à tous ses proches et ses amis, et à cette grande famille de l’art dont Leïla aura été pendant cinquante ans une figure si forte, j’adresse mes condoléances les plus affectueuses.