6e édition du Prix Mustaqbal : que dit la jeune scène marocaine ?

Qu’est-ce qu’un prix de jeune création donne à voir lorsqu’il ne se contente plus de distinguer des artistes, mais aspire à cartographier une scène de la jeune création contemporaine ? Avec « Momentum », sixième édition du Prix Mustaqbal, la Fondation TGCC réunit à l’Artorium quinze artistes de 18 à 35 ans, issus de trajectoires et de formations diverses. Peinture, photographie, installation, sculpture, textile, dessin, vidéo, dispositifs technologiques et, pour la première fois dans l’histoire du prix, art sonore : la sélection ne dessine pas une esthétique homogène. Elle permet plutôt de prendre le pouls d’une génération.

Par Salima El Aissaoui

Bahia Ourahou, sans titre, série EVERYWHERE I SEE THEM, 2023. Photographie argentique noir et blanc, tirage argentique sur papier baryté 24 x 30 cm

Un premier trait saute pourtant aux yeux : la forte présence d’artistes inscrits dans des trajectoires transnationales. Plusieurs vivent ou travaillent aujourd’hui à Paris, Arles, Marseille, Montréal, Toronto, Bruxelles ou Milan. Karima El Karmoudi partage ainsi sa vie entre Nice et Paris , Bahia Ourahou entre Paris, Arles et Rabat, Sfiya est installée au Canada, Mohamed Mouhieddine travaille entre Marrakech et Toronto, Oualid Lazrak entre Arles et le Maroc. Cette présence accrue de la diaspora dit d’abord quelque chose de l’attractivité nouvelle du Prix Mustaqbal. 

Le prix devient ainsi un point de reconnexion avec la scène marocaine pour des artistes qui ont construit leur carrière ailleurs. Il est significatif que certains choisissent de revenir inscrire leur travail dans un contexte marocain : comme si l’éloignement géographique ne signifiait pas nécessairement une sortie du champ artistique national, mais pouvait au contraire produire le désir d’y trouver une place.

Aliocha Tazi, P-001, 2026. Acier, inox, fonderie & aluminium, bois tourné, peinture aux solvants, 96 x 72 x 93 cm

Momentum

Le titre de l’exposition « Momentum » est, à cet égard, moins un thème qu’une proposition. En physique, le momentum désigne la quantité de mouvement d’un corps, liée à sa masse et à sa vitesse. Le mot porte aussi, dans son usage courant, l’idée d’un élan, d’une dynamique qui s’amplifie. Selon Othmane El Farsi, Responsable développement et patrimoine Fondation TGCC, cette notion renvoie précisément au moment où une pratique prend son élan et commence à se constituer en trajectoire. Le choix est révélateur d’un prix qui se pense de moins en moins comme une simple compétition et davantage comme un dispositif d’accompagnement.

Cette logique s’étend cette année au-delà de la seule exposition. Le Prix Mustaqbal s’est associé au Prix Ellipse, dont la sixième édition se tient au Maroc après des éditions en Côte d’Ivoire, au Togo, au Bénin, au Sénégal et au Ghana. Le rapprochement doit favoriser la mobilité et la circulation des artistes, avec notamment une exposition à Marseille puis à Casablanca pour le lauréat du premier Prix. À cela s’ajoutent le partenariat avec la Fondation Montresso, qui permet au lauréat de bénéficier d’une résidence à Jardin Rouge, ainsi que la présence annuelle de la TGCC à la foire 1-54, pensée comme une occasion de mettre les artistes en relation avec des galeristes et des collectionneurs. El Farsi évoque également la création d’un espace permanent destiné à présenter, tout au long de l’année, des œuvres d’artistes passés par le Prix. Le mouvement du momentum désigne donc aussi celui des œuvres après leur naissance : exposition, résidence, réseau, collection, circulation internationale.

Houssam El Belrhiti, BRIQUE NC DE TYPE 8, 2026. Monotype sur papier à partir d’une matrice industrielle 50 × 80 cm

L’intime politique ?

Mais que nous dit cette 6e édition de la jeune scène marocaine ? Que comprendre de cette génération de jeunes artistes du Maroc ? Abdellah Karroum, membre du jury, relève une dépolitisation générale de la jeune scène. Ce constat, assure-t-il, « ne signifie pas que les questions d’identité, de mémoire, de genre ou de société aient disparu. Elles sont au contraire omniprésentes ». Mais elles sont souvent appréhendées à partir de ce que l’on pourrait appeler des « biographèmes » : fragments de vie, mémoire familiale, déplacements, héritages, deuils, appartenances. La question est alors moins celle du politique que celle de la manière dont le politique se dépose dans les existences individuelles. Cette tendance traverse effectivement « Momentum » Karima El Karmoudi travaille à partir des récits oraux de ses parents et de matériaux vernaculaires pour interroger mémoire familiale et héritage colonial, Bahia Ourahou qui repart d’ailleurs avec le 1er Prix relie territoire, migration et identité, Mohamed Mouhieddine part du déracinement et de la solitude, Amine Reda des objets et espaces de l’intime.

La scène n’est donc pas apolitique au sens strict. Elle semble plutôt avoir déplacé le lieu du politique : du collectif vers l’intime, de la grande question sociale vers le récit personnel, de la revendication explicite vers les traces qu’un contexte historique, économique ou culturel laisse dans les corps et les mémoires. C’est à la fois sa richesse et son point de tension. Car si le récit individuel permet de restituer des expériences longtemps invisibilisées, il peut aussi contribuer à rendre moins lisibles les structures qui les produisent.

Basma Mansour, STANDARDISED CONSOLATION DEVICE, 2025. Ciment, moule sculpté et réalisé en 3D 18 x 4,5 cm / pièce

La peinture sans hégémonie 

À regarder les quinze propositions de l’exposition, une première impression s’impose : la jeune scène marocaine ne semble pas chercher à se définir par un médium dominant. La peinture n’a certainement pas disparu. Elle demeure même très présente, avec notamment Naoual Bazzi, Mohamed Boumhaoud ou Sfiya. Mais elle n’apparaît plus comme le langage allant de soi de la pratique artistique. Chez Bazzi, la peinture à l’huile devient le lieu d’une réflexion sur les transformations du sacré, du rituel et du désir dans une société consumériste, tandis que chez Boumhaoud, le réalisme est traversé par des dimensions symboliques et poétiques. Il serait donc artificiel de parler d’un simple « retour »  de la peinture. Ce qui semble plutôt « revenir », c’est la possibilité pour la peinture de coexister avec une scène qui a intégré depuis longtemps les acquis de l’installation, de la photographie et des pratiques conceptuelles. 

Le conceptuel est, en effet, bien présent, non sous la forme d’un pur exercice spéculatif. Il passe par les matériaux et un réseau d’opérations réflexifs. Houssam El Belrhiti qui a reçu le 2e Prix, travaille ainsi à partir de briques, de moulage et de procédés industriels pour interroger standardisation, réification et déshumanisation. Oualid Lazrak articule photographie, informatique et histoire des savoirs optiques islamiques, tandis que Basma Mansour fabrique des « modèles spéculatifs » autour des mécanismes institutionnels de visibilité et de marchandisation de l’altérité. Youssef Es-Sousy transforme, quant à lui, des objets et matériaux issus de l’univers maritime en signes à partir desquels penser frontière, souveraineté et traversée.

Amine Reda, SANS TITRE, 2025. Photographie 53 x 80 cm

Le son entre dans le champ

La photographie reste, elle, particulièrement visible. Elle demeure  un outil privilégié de la jeune génération, moins pour documenter le réel que pour interroger l’intime, le territoire et les conditions mêmes de production des images. Ali Ed-Dahbi construit ainsi des paysages dystopiques et contemplatifs autour du temps et de l’impermanence. 

C’est peut-être l’apparition du son qui constitue le déplacement le plus significatif de cette édition. Leila Bencharnia et Mohamed Khamaily, notamment, font du sonore non plus un accompagnement de l’image mais un matériau à part entière. Dans Hadra, Bencharnia travaille sur les formes de transmission féminine de la mémoire par la voix, le rythme, le textile et le geste, l’œuvre prend la forme d’un diptyque en broderie ultra-minimaliste accompagné de son. Chez Khamaily, les phénomènes sonores négligés du paysage urbain rejoignent une recherche sur les déchets, les matériaux et la mémoire des choses. L’ouverture du Prix au son apparaît ainsi moins comme une diversification artificielle que comme le signe d’un élargissement de la définition même de l’œuvre artistique.

« Momentum » ne livre donc pas le portrait définitif de la jeune création marocaine. Une sélection de quinze artistes ne saurait prétendre à une telle représentativité. Mais elle révèle un moment : celui d’une génération qui circule, d’une capitale à l’autre, d’un continent à un autre passant de la peinture au son, de l’artisanat à l’intelligence computationnelle, de l’archive familiale aux infrastructures industrielles. Une scène, comme semble le formuler Aliocha Tazi qui s’est vu décerner le 3e Prix, moins soucieuse de choisir entre tradition et contemporanéité que de déplacer continuellement leurs frontières.

 « Momentum », 6e édition du Prix Mustaqbal, Espace d’art Artorium, du 17 septembre au 31 octobre 2026.

Ali Ed-Dahbi, AMBER DECAY, 2026. Photographie digitale 38,9 × 24 cm