Dans le Turbine Hall de la Tate Modern, l’artiste libanais Tarek Atoui déploie Hold, une installation sonore immersive dont notre auteure Vamika Sinha livre une lecture éminemment subjective et sensorielle, où le son prend le relais des images.
Par Vamika Sinha
Entrer dans Hold, de Tarek Atoui, c’est comme franchir les portes d’un aéroport et déboucher sur une ville. Le son vibre sous mes semelles, traverse mes membres comme un courant électrique. Une note de basse anxieuse résonne, revient, encore et encore. Je repense à La Zone d’intérêt (2023), ce film sur la Shoah dont la bande-son, signée Johnnie Burn et Tarn Willers, pulsait dans la salle de cinéma, conçue pour vous maintenir dans un état de malaise permanent, comme hanté. Cette dernière année, des amis m’ont raconté la peur et la confusion provoquées par les alertes soudaines sur leurs téléphones, ou par le sol qui tremblait sous leurs pieds tandis que des missiles traversaient leurs villes. Sur l’écran de mon téléphone, j’ai vu défiler image après image, scène après scène, les carnages, les explosions, la destruction et la désintégration en Palestine, au Liban, en Iran et au Soudan. Mon regard s’est endurci. Les images ne parviennent plus à nous ébranler véritablement.
Dans la Turbine Hall, l’installation sonore de l’artiste et compositeur libanais – l’une des commandes Hyundai pour la Tate les plus fascinantes, les plus complexes et les plus vivifiantes de ces dernières années – met donc en éveil un autre sens, l’ouïe. Aussitôt, mon corps se met à accueillir tous ces sons entremêlés, aux accents de jazz, qui se répandent dans l’ancienne centrale électrique. Ils proviennent d’instruments, de cuivres, de dispositifs électroniques et d’étranges machines fabriquées à partir de matériaux et de techniques venus du monde entier. Le son est agile, élastique ; il voyage, se glisse à travers les frontières ; il nous remue et vient se loger au plus profond de nos corps.
Hold puise également dans des enregistrements sonores réalisés au sein même du hall, qu’il prélève et réinvente, si bien qu’aucun instant ne ressemble au précédent. Du bambou, de la pierre, de la céramique, du cuir et de la résine de sucre jonchent le sol ou sont suspendus au « ciel ». Ensemble, ces éléments sont anguleux, courbes, disparates, harmonieux, dissonants, expérimentaux, déployés à différentes hauteurs et fréquences. Au fond, ils ressemblent aux êtres et aux structures qui composent la ville, aussi éblouissante que monstrueuse.