À Doha, le Mathaf rouvre l’histoire du modernisme irakien

Le Mathaf consacre une vaste exposition au Baghdad Modern Art Group, collectif fondé en 1951 par Jewad Selim et Shakir Hassan Al Said. Commissariée par l’historienne de l’art Nada Shabout, elle entend reconstruire l’histoire, jusque dans ses lacunes et ses disparitions, de l’âge d’or du modernisme irakien.

Par Meryem Sebti

Jewad Selim, Baghdadiat, 1956, mixed media on hardboard, 98.5 x 169cm. Mathaf: Arab Museum of Modern Art, Doha.
Jewad Selim, Baghdadiat, 1956, mixed media on hardboard, 98.5 x 169cm. Mathaf: Arab Museum of Modern Art, Doha.

Comment écrire l’histoire d’un mouvement dont une partie des œuvres et des archives a disparu ? C’est l’une des questions qui traverse « What Lingers in the Artist Mind: Experiments and Legacies of the Baghdad Modern Art Group », présentée à Mathaf, à Doha, du 25 octobre 2026 au 6 février 2027.

Fondé en 1951 par Jewad Selim et Shakir Hassan Al Said, le Baghdad Modern Art Group occupe une place majeure dans l’histoire du modernisme arabe. À l’instar des mouvements modernistes du monde arabe, comme l’École de Casablanca, ses artistes cherchent alors à développer un langage spécifiquement irakien, faisant dialoguer héritages mésopotamiens, traditions islamiques et idées modernistes internationales. Une réflexion sur l’identité, l’héritage et la modernité dont l’exposition entend aussi mesurer la résonance aujourd’hui.

Commissariée par Nada Shabout, historienne de l’art et fondatrice du Modern Art Iraq Archive, l’exposition déploie cette histoire à travers peintures, sculptures, dessins, photographies et archives. Jewad Selim, Shakir Hassan Al Said, Naziha et Lorna Selim, Faraj Abbo ou encore Kadhim Haidar y côtoient notamment Dia Al Azzawi. Parmi les pièces majeures figurent Baghdadiat (1956) de Jewad Selim ainsi qu’un dessin préparatoire de 1959 pour le Freedom Monument de Bagdad.

Lorna Selim, Untitled, 1958, oil on canvas, 86.7 x 74.2cm. Mathaf: Arab Museum of Modern Art, Doha.
Lorna Selim, Untitled, 1958, oil on canvas, 86.7 x 74.2cm. Mathaf: Arab Museum of Modern Art, Doha.

Des archives disparues

L’enjeu dépasse l’établissement d’un panthéon. Mathaf retrace les évolutions du groupe, les changements de ses membres et son histoire d’expositions, mais aussi son influence sur les générations suivantes et sur des collectifs qui en contestèrent les positions, comme New Vision et Al-Mujaddid.

Le récit se construit aussi à partir de ce qui manque. Guerres et instabilité en Irak ont entraîné la disparition d’archives. Certaines œuvres ont été volées ou endommagées tandis que des documents mentionnés dans les sources restent introuvables. Plutôt que de masquer ces lacunes, l’exposition choisit de rendre ces absences visibles.

Présentée une première fois au Hessel Museum de Bard College en 2025 sous le titre « All Manner of Experiments », puis à NYU Abu Dhabi en 2026, l’exposition connaît à Mathaf sa troisième itération. L’importante collection d’art irakien du musée permet à Nada Shabout de prolonger encore l’enquête et pose, en creux, une question plus vaste et très actuelle dans la façon de concevoir les expositions : comment réécrire aujourd’hui l’histoire des modernismes arabes lorsque leurs sources elles-mêmes ont été dispersées ?

 « What Lingers in the Artist Mind: Experiments and Legacies of the Baghdad Modern Art Group »,  Mathaf, à Doha, du 25 octobre 2026 au 6 février 2027.

Shakir Hassan Al Said, Title Unknown, 1961, oil on canvas, 82 x 94cm. Mathaf: Arab Museum of Modern Art, Doha.
Shakir Hassan Al Said, Title Unknown, 1961, oil on canvas, 82 x 94cm. Mathaf: Arab Museum of Modern Art, Doha.