Quelle place pour l’art latino-américain dans le marché mondial ?

Vendu 375 000 $ Amelia Peláez, El Jardín, 1943, gouache sur papier, 130 x 96 cm. © Sotheby’s

Share

Ces vingt dernières années, l’art latino-américain suscite un intérêt croissant des musées et des collectionneurs. Y compris sous nos latitudes, où se nouent des liens avec le continent sud-américain, notamment avec l’implantation prochaine de Bienalsur à Rabat. L’occasion de passer au crible ce marché florissant.

L’intérêt pour l’art d’Amérique latine est manifeste à bien des égards. Les initiatives muséales et privées se multiplient depuis le début des années 2000, essentiellement en Europe et aux États-Unis. Le travail initié par le Guggenheim est à ce titre exemplaire : en 2013, le grand musée new-yorkais embauchait le curateur d’origine mexicaine Pablo León de la Barra en qualité d’expert pour l’art latino-américain. L’une de ses missions était de proposer des artistes et des oeuvres destinées à intégrer les collections permanentes.

Cette prise de position n’est pas un phénomène à part : le Centre Georges Pompidou de Paris, la Tate Modern de Londres, le MoMA de New York, tous ces musées de grande envergure collectent des informations et des oeuvres latino-américaines, parfois par le biais de fonds d’acquisition spécialisés, à l’instar du Fonds latino-américain et caribéen du MoMA. Tandis que les grands musées témoignent de la valeur historique ou artistique des artistes latino-américains, qu’en est-il de leur valeur marchande sur le seul terrain qu’il est possible d’analyser avec fiabilité : celui des enchères ?

L’art d’Amérique latine se place naturellement sous la coupe de Frida Kahlo et d’autres icônes populaires telles que Fernando Botero ou Wifredo Lam, aux côtés desquelles fleurit une création artistique foisonnante mais dont la notoriété varie sur la scène internationale. Les ventes aux enchères, tout en réservant certaines surprises, n’échappent pas à une telle emprise. Aussi, pour apprécier toute l’ampleur de ce marché et en sentir la véritable profondeur, convient-t-il de commencer par identifier le nombre total d’oeuvres adjugées chaque année en salles des ventes, la façon dont ces échanges se déploient dans le monde ainsi que les résultats des artistes les uns par rapport aux autres.

Vendu 2 415 000 $ Wifredo Lam, Femme Cheval, 1950, huile sur toile, 130 x 94,7 cm. © Christie’s

Une forte concentration de valeur

Au total, 6 904 artistes latino-américains comptent au moins une oeuvre d’art vendue aux enchères publiques entre 1998 et 2022. Ils enregistrent tous ensemble 152 500 adjudications pour un total de 2,92 milliards $. Ce riche marché est toutefois sujet à une forte concentration de valeur, puisque les cent artistes latino-américains les plus performants aux enchères concentrent à eux seuls 82 % de la valeur de ce marché, avec 30 % des transactions mondiales. Ces artistes font l’objet d’une attention prioritaire de la part des collectionneurs et des acteurs du marché.

Depuis 25 ans, les préférences des collectionneurs ont évolué sans jamais toutefois être véritablement bouleversées. Les artistes modernes dominent le classement annuel des artistes latino-américains les plus performants en salles des ventes. De toute évidence, les oeuvres latino-américaines les plus attendues sur le marché international ont été produites vers le milieu du XXe siècle, notamment par les artistes qui ont gravité autour du mouvement surréaliste. Mais les années 1990 ne sont pas en reste, avec les sculptures et les peintures de Fernando Botero ainsi que les installations de Félix González-Torres. Dans tous les cas, le marché montre bien qu’il valorise en premier lieu les artistes latino-américains qui ont noué des liens ostensibles avec l’histoire de l’art occidentale.

Huit pays d’Amérique Latine contribuent plus que les autres à rendre la création artistique de ce continent visible sur le marché de l’art international, fournissant chacun une ou plusieurs superstars que valorisent énormément les collectionneurs. Parmi eux, Fernando Botero pour la Colombie, Roberto Matta pour le Chili, Joaquín Torres-García pour l’Uruguay, ou encore Jesús-Rafael Soto et Carlos Cruz-Diez pour le Vénézuela.

Vendu 34 900 000 $ Frida Kahlo, Diego y yo, 1949, huile sur masonite, 30 x 22,4 cm. © Sotheby’s

Les figures tutélaires

Malgré le petit nombre d’oeuvres en circulation, Frida Kahlo se hisse parmi les dix artistes les plus performants. Plus bas dans le classement, dix autres figures féminines figurent parmi les cent artistes latino-américains les plus performants du monde aux enchères depuis 1998 : Beatriz Milhazes, Adriana Varejão, Carmen Hererra, María Berrío, Lygia Clark, Amelia Peláez, Martha S. Boto, Alicia Pérez Penalba, Doris Salcedo et María Freire. La présence féminine est ainsi trois fois plus importante dans le top 100 latino-américain que dans le top 100 mondial.

L’artiste colombien de 90 ans Fernando Botero est, pour sa part, l’artiste le plus performant de ce segment. Il est, en quelque sorte, la signature de ralliement des ventes d’art latino-américain : la session Art latino-américain du 9 mars 2023 chez Christie’s comprenait pas moins de dix oeuvres d’un Fernando Botero à la notoriété écrasante, sur une vente de 48 lots.

Vendu 1 008 000 $ Fernando Botero, Dancing Couple, 1982, huile sur toile, 149,9 x 108 cm. © Christie’s

Un marché porté par New York

D’autres artistes, peut-être moins connus du grand public, sont incontournables pour les collectionneurs : citons l’Afro-Brésilien Cildo Meireles, désormais classé dans le top 100 aux enchères mondiales (selon ses résultats sur 20 ans) ou la graveuse cubaine Belkis Ayon, dont les prix explosent. Les oeuvres de cette dernière abordent des thèmes aussi spécifiques que les croyances, rituels et mythes de la société secrète Abakuá qui fait partie intégrante de l’univers religieux afro-cubain.

Sa carrière ayant été interrompue par son suicide à l’âge de 32 ans, l’extrême rareté des oeuvres, en plus de leur virtuosité, font de Belkis Ayon l’une des graveuses les plus convoitées du marché. Une gravure monumentale (Desobediencia, 1998, 253,4 x 197,2 cm), dont il existe quatre exemplaires seulement, a flambé à 214 200 $ chez Christie’s à New York en septembre 2022. Un prix exceptionnel, trois fois supérieur à l’estimation haute.

Les États-Unis jouent un rôle prépondérant dans la dynamique des échanges. New York concentre à elle seule 68 % du chiffre d’affaires de l’art latino-américain aux enchères au cours des vingt-cinq dernières années ; tandis que les autres villes américaines, dont Miami, Chicago, Dallas et Los Angeles, ajoutent encore 3 %. La domination new-yorkaise s’explique en partie par le fait que de nombreux artistes y ont étudié et s’y sont installés, depuis Rufino Tamayo dans les années 1920 jusqu’à María Berrío aujourd’hui, en passant par Félix González-Torres dans les années 1980, tissant des liens étroits avec la scène artistique locale ainsi qu’avec les marchands et les collectionneurs.

Vendu 1 049 000 $ Beatriz Milhazes, O Mágico, 2001, huile, acrylique et feuille d’or sur toile, 188 x 298 cm. © Sotheby’s

New York règne au XXIe siècle sur le marché de l’art haut de gamme, attirant plus que toute autre ville les plus belles pièces au monde ; et celles de l’art latino-américain ne font pas exception. Elles trouvent leur place dans les prestigieux catalogues de ventes du soir dédiés à l’art du XXe siècle, mais font aussi l’objet de sessions spécifiques à New York, intitulées « Latin American Art ». Celles-ci ont joué un rôle fondamental dans le développement du marché de l’art latino-américain, totalisant plus de 1,43 milliards $ sur 25 ans.

Les ventes thématiques sont toutefois devenues moins fréquentes au cours des cinq dernières années, en particulier depuis que Sotheby’s et Phillips ont choisi de répartir les oeuvres latino-américaines dans des catalogues plus généraux. Le département « Amérique latine » de Phillips, qui entend jouer un rôle fondamental dans la promotion du marché de l’art latino-américain, affiche son objectif d’offrir le meilleur tremplin aux artistes latinos en les plaçant parmi les figures phares de l’art européen et américain. Un choix stratégique pour s’adresser à l’ensemble des collectionneurs internationaux et une façon de valoriser les artistes d’Amérique latine sans les mettre à la marge.

PAR CÉLINE MOINE, ARTMARKET.COM

Vendu 214 200 $ Belkis Ayón, Desobediencia, 1998, collographie sur papier, 253,4 x 197,2 cm. © Christie’s
Vendu 375 000 $ Amelia Peláez, El Jardín, 1943, gouache sur papier, 130 x 96 cm. © Sotheby’s
Vendu 3 380 000 $ Joaquín Torres-García, Construcción en blanco, 1931, huile sur toile, 175,3 x 89,5 cm. © Sotheby’s