[EDITO #68] Arabofuturisme : une nouvelle voix des Suds

 

L’écriture du futur, l’idéologie et l’esthétique qui en découlent passionnent notre rédaction. Un sable a envahi nos écrans. Ce sont d’abord les images envoûtantes des villes du futur (Neom, Al Ula, The Line) qui grandissent à une vitesse exponentielle dans le Golfe, renouvelant radicalement le répertoire visuel de la matrice « futur /monde arabe ». De même, il est difficile d’échapper aux images sublimes du film Dune de Denis Villeneuve, qui tisse avec brio le corpus visuel des peuples du désert – costume, vie quotidienne, langue, rapport à l’eau, histoire de résistance – avec le vocabulaire de la science-fiction.

C’est à cet air du temps que répond notre dossier « Arabofuturisme. La science-fiction, vecteur d’émancipation », en marge d’une exposition que consacre l’IMA à cette veine créative. Notre couverture présente un photomontage où Youssef Oubahou, alias Skyseeef, joue sur un symbole de l’imagerie collective marocaine : un personnage en jellaba violette est perché sur une R12 volante…

Si le futur s’imagine à partir de l’existant, comment le concevoir quand des pans entiers de l’Histoire sont lacunaires ? Bâti sur la pensée décoloniale, l’arabofuturisme reprend les codes de la science-fiction pour bâtir des contre-récits faits de dystopies rétro-kitsch et d’uchronies parfois spectaculaires. Tout comme l’afrofuturisme auquel nous avions consacré une étude, l’arabofuturisme déploie une imagerie d’une grande diversité plastique, faite d’humour, de transgression et de dérision, mais qui prend racine dans l’héritage culturel et historique. Mais surtout, ce courant visuel offre une alternative à la veine nostalgique qui a prévalu dans l’art contemporain arabe.

« Qui contrôle le passé, contrôle le présent. Qui contrôle le présent, contrôle le futur ». Cette formule du roman 1984 de George Orwell résonne ici d’un sens tout particulier si l’on considère la prise de pouvoir des voix du Global South dans la conversation artistique mondialisée. Lisez, pour vous en convaincre, notre reportage à la Biennale de Venise ou la foire Arco Lisbonne.

Si réécrire le passé était jusqu’alors la seule voix audible de la pensée décoloniale, on constate avec jubilation que dans cette prise de pouvoir sur le temps, il y a désormais l’invention du futur.

Meryem Sebti

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