Pour sa 18e édition, la Biennale de Lyon emprunte à l’artiste Robert Filliou l’idée d’une « économie poétique » pour interroger ce qui donne de la valeur aux matières, au travail et aux relations. Des Grandes Locos au Musée des Tissus en passant par le macLYON, la commissaire Catherine Nichols compose un parcours où les œuvres font circuler les gestes, les mémoires et les récits. Une proposition qui prend toute sa force lorsque les rapprochements se vivent plus qu’ils ne se pensent.
Par Najat Saidi
Aux Grandes Locos, les œuvres prennent la mesure de l’ancienne halle ferroviaire. Les installations monumentales se répondent à travers le bâtiment, tandis que ses volumes et ses traces industrielles entrent dans leur lecture. La visite s’ouvre sur une expérience de l’échelle : celle des machines, des matières et des infrastructures qui façonnent nos vies. Cette ampleur donne à la 18e Biennale de Lyon une présence saisissante. Elle pose aussi, au fil du parcours, une question : comment la valeur d’une œuvre se construit-elle, au-delà de ses dimensions et des moyens qu’elle mobilise ?
Pour « Passer d’un rêve à l’autre », Catherine Nichols, la commissaire australienne de la Biennale, prend notamment appui sur les traboules lyonnaises, liées à l’histoire de la soie. Ces chemins qui relient des rues, des cours et des lieux de travail deviennent une manière de penser l’exposition. La commissaire convoque également les Principes d’économie poétique de Robert Filliou. Pour lui, inventer une autre théorie de la valeur suppose de transformer les structures économiques et les façons d’échanger. Nichols élargit ainsi la notion d’économie à l’ensemble des processus par lesquels nous produisons, transmettons et partageons ce qui soutient nos existences. Trois registres, conçus pour s’entrecroiser, organisent le parcours : l’industriel aux Grandes Locos, le relationnel au Musée des Tissus et l’existentiel au macLYON. Leur intérêt se mesure moins à leur capacité à classer les œuvres qu’aux passages qu’ils ouvrent entre elles.
Quand l’exceptionnel devient la norme
Aux Grandes Locos, Akwasi Bediako Afrane donne une forme tangible à l’envers de nos usages numériques. Les équipements électroniques mis au rebut composent une masse de machines, de câbles et de matériaux devenus inutiles. Un vélo actionné par le public introduit l’effort du corps dans cet univers que les interfaces nous présentent comme immatériel. L’installation fait apparaître les ressources nécessaires à la fabrication des écrans, les objets abandonnés et les circuits matériels dont dépend la technologie. L’architecture de la halle n’est plus un simple décor, elle participe à la compréhension de l’œuvre.
Cette rencontre montre ce que l’économie poétique peut apporter au regard. Elle ne transforme pas l’installation en illustration d’une thèse sur l’extraction : elle permet de percevoir ensemble la matière, l’énergie et le geste. Dans les Grandes Locos, où les œuvres de grande dimension sont nombreuses, toutes ne bénéficient pas d’un rapport aussi précis au lieu. Certaines dialoguent à distance, d’autres cohabitent davantage qu’elles ne se répondent. Cette réserve tient moins à la taille des pièces qu’au rythme de leur succession : lorsque l’exceptionnel devient la norme, le regard dispose de moins d’occasions pour mesurer ce qui distingue chacune d’elles.
Le Musée des Tissus propose une autre cadence. Les variations d’échelle, les seuils et la succession des salles invitent à ralentir, à s’approcher puis à reprendre de la distance. Après l’étendue des Grandes Locos, cette expérience plus resserrée met en évidence les relations entre les œuvres. Les liens ne naissent pas seulement des sujets abordés par les artistes, ils tiennent aussi à la manière dont les œuvres sont découvertes, à l’attention que l’espace leur accorde et au temps qu’elles demandent.
L’installation de Kokou Ferdinand Makouvia réunit deux parois noircies par le feu, des formes de terre et des éléments de cuivre suspendus. L’odeur de brûlé engage le corps. Réalisée avec des étudiants, des équipes techniques et des passants, l’œuvre se prolongera hors du musée : certains participants récupéreront les pièces d’argile qu’ils ont façonnées. La circulation chère à Nichols prend ici une forme concrète, du travail partagé au devenir des matériaux. L’économie poétique devient une manière de faire autant que de regarder.
Une fête permanente
Au macLYON, le dialogue entre Ouassila Arras et Manfred Paul naît de l’accrochage. Dans Photos de famille, Arras dispose au sol des tapis confiés par ses proches, défaits fil après fil pendant un an et demi. Les murs verts évoquent un salon de son enfance en France. Face aux photographies de Paul, le regard circule du sol au mur, entre deux approches de l’intimité.
Ces tapis portent aussi la mémoire du travail : adolescente, la mère d’Arras les tissait dans des ateliers en Algérie, où les gestes répétitifs abîmaient les corps mais permettaient aux femmes de se retrouver. En défaisant les tapis, l’artiste éprouve la fatigue du geste et remonte le fil d’une histoire franco-algérienne faite de récits et de silences. Le foyer apparaît ainsi comme un lieu de partage autant que de non-dits. Travail, relations familiales et mémoire s’entrelacent : les trois registres de la biennale se rejoignent dans une même œuvre.
Cette attention aux formes de transmission se prolonge dans la place accordée aux œuvres d’Océanie, dont la présentation laisse percevoir la singularité. Lors de l’ouverture du macLYON, les chants traditionnels néo-zélandais ont donné à cette présence une dimension collective particulièrement émouvante. Les voix et les corps ont investi l’espace du musée, faisant de la rencontre une expérience vécue plutôt qu’une simple intention curatoriale. Le temps d’une cérémonie, l’idée de « fête permanente » empruntée à Filliou prenait une forme sensible, où l’art se partage autant qu’il se regarde.
L’ampleur de la proposition de Nichols permet des rapprochements, à condition de ne pas demander aux œuvres de confirmer toutes la même idée. Dans Une disparition n’est pas une mort, Joyce Joumaa interroge la fabrication d’un héros à partir de Youssef Bey Karam, figure de l’histoire libanaise dont l’image manque. Après avoir abordé l’effondrement économique du Liban dans le premier volet de sa trilogie, elle explore ici la manière dont un pays représente et raconte son passé. Son travail montre ainsi que l’économie poétique peut éclairer une œuvre sans en épuiser le sens.
C’est dans cette liberté que « Passer d’un rêve à l’autre » trouve sa force. La Biennale convainc lorsque son cadre permet de découvrir ce qui relie des pratiques éloignées. Elle est moins précise lorsque la profusion des œuvres ou leur simple voisinage laisse au discours le soin d’établir les liens. Mais ses moments les plus marquants montrent qu’une économie poétique ne consiste pas à tout faire entrer dans une même définition de la valeur. Elle peut aussi créer les conditions d’une rencontre, puis laisser chaque œuvre poursuivre son propre récit.
18e Biennale de Lyon Art contemporain, « Passer d’un rêve à l’autre », du 19 septembre au 13 décembre 2026.