Réunissant près de 300 œuvres venues d’Afrique et de ses diasporas, Project a Black Planet entend repenser le panafricanisme comme une « géographie imaginée », mouvante et en constante redéfinition. Présentée au Barbican Centre à Londres, l’exposition affiche une ambition considérable, mais ses angles morts révèlent aussi les limites de cette proposition curatoriale. Prochaine étape : KANAL–Centre Pompidou à Bruxelles, au printemps 2027.
Par Vamika Sinha
Le 4 septembre 2026, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté à une très large majorité la résolution « Correct the Map », qui appelle à privilégier des projections cartographiques représentant plus fidèlement les superficies relatives des continents, et notamment celle de l’Afrique. Adopté par 164 voix pour, une contre et six abstentions, ce texte non contraignant encourage gouvernements, institutions internationales, établissements scolaires, médias et entreprises technologiques à recourir à des projections plus justes, comme Equal Earth. Sur la projection de Mercator, qui s’est imposée comme standard mondial depuis le XVIe siècle, l’Afrique paraît ainsi plus petite que le Groenland, alors qu’elle est en réalité quatorze fois plus vaste. Soulignant les « effets cognitifs, éducatifs, culturels, géopolitiques et socio-économiques durables » de cette distorsion, qui contribue à réduire considérablement la taille perçue de l’Afrique et d’autres régions du monde dans l’imaginaire collectif, le Togo a porté cette initiative aux Nations unies au nom du Groupe africain, dans le prolongement d’une campagne soutenue par l’Union africaine.
Cette proposition de « refaire » le monde selon des principes plus équitables et anticoloniaux peut se lire comme un acte de résistance panafricaine couronné de succès. Elle intervient alors que s’achève au Barbican Centre de Londres la monumentale exposition « Project a Black Planet: The Art and Culture of Panafrica « . Organisée à l’origine par l’Art Institute of Chicago et le MACBA, en collaboration avec le Barbican et KANAL–Centre Pompidou, l’exposition a voyagé de Chicago à Barcelone, puis Londres, avant de rejoindre Bruxelles. Si son cadre curatorial général demeure le même, chaque étape est légèrement remaniée pour s’adapter à son contexte local.
À Londres, « Project a Black Planet » réunissait près de 300 œuvres provenant d’Afrique et de ses diasporas, ou portant sur elles, avec de nouvelles propositions, dont une dernière salle consacrée aux peintures et dessins de Lynette Yiadom-Boakye. L’exposition débordait également des espaces de la galerie pour devenir une saison à l’échelle du Barbican, avec plus de 50 événements mêlant cinéma, musique, performances, ateliers et rencontres. À chacune de ses étapes, « Project a Black Planet » revendique cependant le statut de première exposition institutionnelle à examiner à la fois la manière dont différents penseurs et artistes ont construit et influencé le panafricanisme, et celle dont le panafricanisme lui-même a, en retour, façonné l’art et la culture au fil du temps.
Une « géographie imaginée »
Toute carte est une projection : quels futurs sommes-nous donc en train de cartographier aujourd’hui ? La première section de « Project a Black Planet », intitulée « World-Making », s’ouvrait sur Tectonic Plates (2010) de Yto Barrada, une carte du monde alternative où les continents prennent la forme de pièces de bois que l’on peut déplacer, à la manière d’un puzzle pour enfants. Tous sauf un : l’Afrique, fermement placée au centre, demeure immobile. Faisant écho à la récente résolution de l’ONU, l’œuvre de Barrada et, plus largement, cette première section semblaient annoncer un parcours curatorial stimulant, prêt à plonger sans détour dans les héritages du colonialisme, de l’esclavage et de l’impérialisme, mais aussi dans ceux des solidarités et résistances transnationales – tout en réinterrogeant notre rapport actuel au terme de « panafricanisme ». Cette attente finit pourtant par retomber quelque peu.
Dans le texte principal de l’exposition, cette « Panafrica » n’est pas définie comme un territoire aux contours fixes, mais comme une « géographie imaginée » et un « espace conceptuel en constante évolution ». Cette définition ample s’inscrit dans l’héritage d’expositions institutionnelles antérieures consacrées au panafricanisme, tout en s’en démarquant. En particulier « The Short Century: Independence and Liberation Movements in Africa, 1945–1994 » (2001-2002) d’Okwui Enwezor, qui abordait le panafricanisme à travers le prisme des luttes de libération politique, et « Africa Remix: Contemporary Art of a Continent » (2004-2005), sous le commissariat de Simon Njami qui déplaçait le regard de l’histoire politique vers la reconnaissance de l’art africain comme un champ culturel à part entière.
La manière dont « Project a Black Planet » envisage le panafricanisme constitue ainsi l’aboutissement de plusieurs décennies d’évolution des politiques postcoloniales et de la pensée curatoriale. Pourtant, l’exposition semble plus incohérente et lacunaire lorsqu’il s’agit de remettre en cause la séparation entre Afrique du Nord et Afrique subsaharienne – une question à laquelle « Africa Remix » s’était déjà confrontée. Les documents d’archives étaient nombreux : tracts, affiches, livres et publications. Mais seule une petite partie était consacrée au premier Festival culturel panafricain, organisé à Alger en 1969, un moment pourtant essentiel dans l’histoire du panafricanisme.
Dans « Project a Black Planet », la section « Autonomy » met notamment en avant des œuvres de Farid Belkahia et Mohamed Melehi, figures majeures de l’École de Casablanca. Ailleurs dans l’exposition, une œuvre aborde le Printemps arabe. Mais ces incursions nord-africaines apparaissent plus hâtives, moins pensées, et leur articulation avec le propos central de l’exposition demeure plus ténue. Si nombre des œuvres réunies dans « Project a Black Planet » sont fortes, parfois même saisissantes, la proposition curatoriale peine à apporter un regard véritablement neuf. Surtout, elle n’interroge pas suffisamment la manière dont une pensée panafricaniste centrée sur les questions de race et de Blackness peut s’exercer au détriment d’une véritable solidarité à l’échelle du continent.
Project a Black Planet: The Art and Culture of Panafrica, Barbican Centre, Londres, jusqu’au 6 septembre 2026. L’exposition itinérante s’installera ensuite à KANAL–Centre Pompidou, à Bruxelles, au printemps 2027.