Cotonou, nouvelle plateforme de l’art en Afrique ?

Le Bénin veut miser sur la culture comme levier économique et touristique. Pas moins de quatre musées devraient sortir de terre d’ici 2024. Avec l’exposition “Art du Bénin”, qui présente pour la première fois au public béninois 26 objets d’art pillés pendant la colonisation, Cotonou marque un grand coup et conforte son leadership en matière de restitution du patrimoine africain. 
« Mes aïeux sont de retour, j’en ai la chair de poule ». Dans la grande salle du Palais de la Marina, Bassiano arrive difficilement à cacher son émotion. Comme beaucoup de Béninois venus en nombre à l’ouverture de l’exposition « Art du Bénin, d’hier à aujourd’hui, de la restitution à la révélation », ce jeune étudiant en sociologie observe longuement, dans un silence recueilli, les 26 objets d’art provenant du Musée du Quai Branly, rendus par la France en novembre dernier.

Trônes d’apparat, statues anthropozoomorphes des rois Glèlè et Béhanzin, portes du palais royal d’Abomey, la restitution des trésors royaux présentés pour la première fois au public béninois depuis leur pillage par l’armée française en 1892 est historique à plus d’un titre. Elle est non seulement la première d’envergure concédée par la France depuis le discours de Ouagadougou prononcé en 2017 par Emmanuel Macron, qui souhaitait voir « d’ici cinq ans les conditions réunies pour des restitutions temporaires ou définitives du patrimoine africain en Afrique », mais elle marque surtout la levée d’un tabou et la concrétisation d’un long processus diplomatique initié par le Bénin en 2016. Une diplomatie de l’endurance qui place ce petit pays de 12 millions d’habitants en position de leadership en Afrique. Et l’enjeu est vertigineux : les universitaires Felwine Sarr et Bénédicte Savoy, auteurs d’un rapport sur la question, estiment que plus de 88 000 objets  d’art d’Afrique subsahariennes sont détenus par les institutions françaises. Dont la moitié pourrait, en théorie, faire l’objet d’un rapatriement.

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Statues anthropomorphes restituées au Bénin par la France en novembre 2021.

Créer une destination Bénin

Il aura fallu au Bénin plus de cinq ans de négociations pour lever les réticences d’une partie des milieux intellectuels français qui agitaient le spectre d’un appauvrissement dangereux des collections de l’Hexagone. « Nous ne demandons pas de fermer les musées français, s’étonne le ministre de la Culture Jean-Michel Abimbola. Toutes les oeuvres n’ont pas vocation à revenir au Bénin, ce serait absurde ! » Seules les oeuvres acquises dans un contexte illégal se trouvent dans le viseur de Cotonou. Cinq ans aussi pour contourner le principe d’inaliénabilité des collections nationales dans le droit patrimonial français, assoupli pour l’occasion grâce à une loi dérogatoire.

Mais le Bénin annonce déjà un second round et fourbit ses armes pour un plaidoyer en faveur d’une loi générale qui systématiserait le retour des biens culturels africains mal acquis. « C’est aussi dans l’intérêt des pays européens de faire en sorte que la jeunesse africaine soit fière de son histoire, remarque Jean-Michel Abimbola qui ajoute, non sans malice : « Nous pourrons créer une économie autour de ce patrimoine pour éviter les peurs de certains sur le “grand remplacement”. Car nous voulons bien évidemment garder nos enfants ! »

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Jeunes Béninois venus en nombre lors de l’ouverture de l’exposition  » Art du Bénin » en février dernier. Crédit photo Isabelle Pasquier.

Le Bénin se rêve en « plateforme de l’art » pour l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest et mise sur la culture comme levier économique pour « créer une destination Bénin », selon les mots d’Alain Godonou. Le conservateur, bien connu pour son engagement de longue date sur la question des restitutions, supervise le chantier de quatre nouveaux musées qui devraient sortir de terre d’ici 2024 à Cotonou, Ouidah, Porto Novo et Abomey, l’ancienne capitale du royaume du Dahomey ( Danhomè en langue locale fon) dont sont issus les 26 trésors royaux restitués. Parmi ces quatre projets, le Musée d’art contemporain de Cotonou (MACC) permettra, note Godonou, de « ne pas laisser toute la production d’art contemporain partir à l’extérieur, comme cela a été le cas pour l’art ancien ». Cotonou, qui estimait en 2019 à 300 000 le nombre annuel de touristes internationaux, ambitionne d’atteindre en 2026-2027 le million de visiteurs.

Ainsi, à la question « quelle importance revêt cette restitution ? », l’historien de l’art Didier Houénoudé évoque tout de go la dignité retrouvée des Béninois. La portée symbolique est forte pour le pays mais aussi pour la sous-région. Le commissaire Yacouba Konaté, venu spécialement de Côte d’Ivoire, évoque la chute tragique du Royaume d’Abomey, « une rupture dans la tradition et dans l’histoire ». Puissance régionale entre le XVIIe et le XIXe siècle, ce royaume a été décapité par l’armée coloniale française lors des deux sanglantes Guerres du Dahomey, menées entre 1890 et 1894. Le sac du palais royal, orchestré par le général Alfred Dodds et ses troupes, est « l’un des événements les plus violents dans l’histoire africaine des extorsions de biens culturels », insiste Konaté, qui voit dans ce retour un bon augure pour les autres pays africains. La Côte d’Ivoire, elle-même en pourparlers avec la France, devrait récupérer prochainement un tambour atchan. Pas de date annoncée pour le moment, mais les attentes sont grandes depuis le tour de force béninois. Il y aura « un avant et un après, note Bénédicte Savoy présente à l’ouverture de l’exposition. Aujourd’hui, l’Afrique et le monde savent que la justice patrimoniale est possible ».
Emmanuelle Outtier

(reportage initialement paru en mars 2022 – format intégral à lire dans le diptyk numéro 59)

« Art du Bénin, d’hier à aujourd’hui, de la restitution à la révélation », jusqu’au 28 août, Palais de la Marina, Cotonou, Bénin.

Visuel en Une : Ishola Akpo, Trace d’une reine XVI, 2021, collage et couture sur papier coton, fil, 79,5 x 62 cm. Projet Agbara Women 2021.

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