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5 livres pour décoloniser les esprits

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De la représentation des corps au statut des objets eux-mêmes, d’éminents chercheurs et experts reconsidèrent l’histoire de l’art à l’aune des études postcoloniales. Cinq livres pour comprendre et analyser les rapports de domination qui sont à l’œuvre.

Couverture de l’hebdomadaire Voilà, 1936 © Achac

Érotiser pour dominer

S’il « n’y a pas de rapport sexuel à proprement parler, tout, par contre, est sexuel », écrit Achille Mbembe à propos des rapports entre colons et colonisés, en préface de Sexe, race et colonies. Telle est l’une des thèses de ce livre controversé démontrant qu’aux temps de l’esclavage et de la colonisation par les empires européens, une érotisation des corps allait de pair avec l’entreprise de domination des peuples, voire qu’elle en constituait le corollaire. En témoignent les motifs de l’Orientale, de l’Almée ou de la Mauresque qui ont fait florès dans l’art pictural du XIXe siècle. Mais là où cet ouvrage faisant appel à plus de 70 collaborateurs parmi les plus éminents historiens de l’art ou anthropologues actuels – suscite la polémique, c’est lorsqu’il suggère que l’on assisterait aujourd’hui, notamment à travers la notion de métissage, à une extension du domaine de la domination symbo- lique. L’art contemporain serait-il encore sous l’emprise d’une esthétique postorientaliste ? La question mérite d’être posée.

Sexe, race et colonies – La domination des corps du XVe siècle à nos jours, éditions La Découverte, 543 p., 830 dirhams.

Emil Doerstling (1859-1940), Bonheur d’amour prussien, 1890, 64 x 78 cm

Le corps noir représenté

Naïl Ver-Ndoye et Grégoire Fauconnier, deux jeunes professeurs d’histoire-géographie, analysent une cinquantaine de toiles exclusivement européennes, souvent peu connues, abordant toutes la question de la représentation du corps noir. D’abord allégoriques et légendaires, les œuvres précédant l’épopée coloniale et la traite négrière donnent à voir des figures telles que Balthazar, le « mage noir », représenté entre autres par Jérôme Bosch, ou le « saint noir » Maurice, immortalisé par Cranach l’Ancien. Mais la dimension symbolique prend très vite le dessus et privilégie la figuration, non dénuée de préjugés raciaux, d’êtres réduits en esclavage ou au statut de domestiques ; l’histoire de la représentation des corps étant aussi une histoire de domination politique. De ces êtres invisibles hantant l’histoire des empires coloniaux surgissent parfois des figures plus positives, telles Juan de Pareja, le peintre serviteur de Velázquez, ou Jean-Baptiste Belley, le premier député noir de Saint-Domingue. Fourmillant d’anecdotes inédites, le livre pose aussi en filigrane la question de la couleur et du pigment, dont la composition était des plus ardues.

Naïl Ver-Ndoye, Grégoire Fauconnier, Noir – Entre peinture et histoire, éditions Omni- science, 240 p., 400 dirhams.
Tête d’iyoba, provenant du royaume de Bénin, au Nigeria actuel, en bronze, et dont la localisation est désormais inconnue.

De l’objet à l’œuvre d’art

Comment les objets ethnographiques africains, fruits des conquêtes coloniales, ont-ils acquis au début du XXe siècle le statut d’œuvres d’art ? Yaëlle Biro analyse ce processus en soulignant l’importance des galeries privées et de marchands réputés tels que la maison Brummer, Charles Vignier ou Paul Guillaume. On apprend ainsi que ce dernier fonda en 1912 la « Société d’art et d’archéologie nègre » et organisa, en 1919, la « Première exposition d’art nègre et d’art océanien » qui eut lieu à Paris. La clientèle bourgeoise de ces années 1900-1920, à laquelle s’intéresse l’ouvrage, a joué un rôle non négligeable dans la réévaluation esthétique de ces objets, popularisés aussi par l’essor de la photographie. L’auteure s’intéresse en outre à la multiplication des échanges entre l’Europe et les États-Unis suite à la Première Guerre mon- diale. Une grande partie de l’histoire des avant-gardes s’est en effet écrite outre-Atlantique , où « les arts de l’Afrique et l’art moderne » ne font qu’un. Pour l’auteure, c’est même le carac- tère esthétique des objets africains qui sert à légitimer les innovations cubistes et abstraites.

Yaëlle Biro, Fabriquer le regard – Marchands, réseaux et objets d’art africains à l’aube du XXe siècle, éditions Les presses du réel, 408 p., 350 dirhams.

Abdoulaye Konaté, Hommage aux chasseurs du Mandé, 1994

Existe-t-il un art africain ?

« Le meilleur moyen de dominer un peuple, écrit Babacar Mbaye Diop, est de détruire sa culture ; en faisant croire aux Africains qu’ils n’en sont pas responsables. » C’est fort de cette certitude que l’auteur, docteur en esthétique et en philosophie de l’art, analyse les différentes stratégies qui ont empêché de penser la spécificité de l’art africain. Qu’il s’agisse de lui dénier tout caractère esthétique en évoquant les différentes influences extérieures qui l’ont façonné ou de l’ethniciser en le soustrayant à tout contexte historique. Voire en l’essentialisant, comme y a contribué en partie le concept de négritude. La force du propos consiste à démontrer que l’art africain est antérieur à toutes ces entreprises de délégitimation, rappelant au passage sa filiation avec l’art de l’Égypte antique, et qu’il se caractérise davantage par sa plasticité que par son oralité. Babacar Mbaye Diop, qui a dirigé la Biennale de Dakar, évoque aussi l’effervescence actuelle de l’art contemporain, renforçant l’idée d’un art africain marqué aujourd’hui par le multi-culturalisme. L’artiste contemporain, conclut l’auteur, vit désormais « entre le local et le global, entre l’enracinement et l’ouverture ».

Babacar Mbaye Diop, Critique de la notion d’art africain, éditions Hermann, 302 pages, 400 dirhams.

William Blake, A Flagellation of a Female Samboe Slave, planche pour le Narrative of a Five Years’ Expedition against the Revolted Negroes of Surinam in Guiana de John Stedman, gravure, Londres, 1796.

Une aventure de la couleur

L’historienne de l’art Anne Lafont s’intéresse à la représentation des Noirs dans les arts visuels du XVIIIe siècle, en pleine expansion coloniale. Ses réflexions se situent dans le prolongement du débat qui a opposé au XVIIe, à l’Académie royale de peinture, les poussinistes, partisans de la couleur, et les rubénistes, partisans du des- sin. Elle nous montre comment la blancheur du teint a contribué à une construction identitaire à la fois sociale et raciale permettant, en contrepoint, d’élargir le spectre des couleurs. La peinture aura sans doute contribué à populariser la notion aujourd’hui inopérante de race. Si la référence picturale est omniprésente, l’auteure n’en néglige pas pour autant d’autres supports visuels, tels que l’ima- gerie scientifique ou les arts décoratifs, incluant les textiles et l’horlogerie, dont elle montre qu’ils participaient eux aussi de cette racialisation iconographique. « Le Nouveau Monde, écrit-elle, en était donc un de couleurs (naturel, artisanal, humain) car la nature offrait l’exploitation de ses pigments. » Aventure de la couleur qui permit aussi aux artistes, notamment avec Géricault, de sensibiliser le public aux questions de l’esclavage et du colonialisme.

Anne Lafont, L’Art et la Race. L’Africain (tout) contre
l’œil des Lumières, éditions Les presses du réel, 467 p., 350 dirhams.

Olivier Rachet

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