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DOHA SE RÊVE EN CAPITALE CULTURELLE

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Depuis une quinzaine d’années et l’arrivée au pouvoir de cheikh Hamad ben Khalifa al-Thani (en 1995), l’émirat du Qatar s’est donné pour ambition de devenir l’une des premières capitales culturelles au monde. Pour arriver à ses fins, il a lancé un important chantier de construction de musées. Le tout nouveau Musée d’art islamique contemporain (MIA) a été le premier d’entre eux, et sans aucun doute le plus emblématique, à ouvrir ses portes.

Véritable mélange d’architectures traditionnelle et moderniste, l’établissement est signé Ieoh Ming Pei, le célèbre architecte qui fit ériger, sous les yeux ébahis des Parisiens, une pyramide de verre et d’acier dans la cour principale du Musée du Louvre. Pei avoue que le MIA est l’un des projets les plus difficiles de sa longue carrière. L’architecte a cherché à y traduire « l’essence de la culture islamique »… Une culture dont l’aire géographique s’étend de la péninsule ibérique à l’Asie, pas moins.

A la recherche du monument qui en serait le plus représentatif, Pei a parcouru le monde. Ses investigations l’ont mené de la mosquée de Cordoue à Fatehpur Sikri, ville moghole d’Inde, en passant par la grande mosquée des Omeyyades à Damas et tant d’autres. Aux termes d’un long voyage, il a trouvé son idéal en la mosquée d’Ibn Tulun au Caire.

 

RÊVES DE GRANDEUR ET EXIGENCE

 

Architecture géométrique aux puissants volumes, la mosquée, construite au IXe siècle, s’anime sous les rayons du soleil. C’est cette sobriété, associée aux jeux d’ombres et de lumière, que Pei a souhaité reproduire à Doha. On y retrouve néanmoins la  patte du créateur : une grande pureté des formes, d’impressionnantes dimensions – 35 000 m2 de surface et 45 mètres de hauteur – et l’emploi de matériaux froids – ici, une pierre calcaire lumineuse associée à du béton et de l’acier. A l’origine, le musée devait être érigé sur la corniche de Doha.

 

Mais, construire à même le sol eût été trop simple pour Pei. Et pour répondre aux rêves de grandeur et d’exigence de l’architecte, l’émirat qatari a créé une île artificielle. « Cette nouvelle péninsule en forme de croissant protège le musée, au nord, du Golfe arabo-persique et, à l’est, de la vue de bâtiments industriels disgracieux ». Telle est l’explication de Pei qui craignait aussi que de futures constructions ne fassent de l’ombre à son musée. Le résultat final est saisissant : le MIA apparaît comme une vaste structure flottant sur l’eau, à soixante mètres du littoral, au sud de la corniche. A l’intérieur, l’ouverture du sommet de la coupole et une immense fenêtre grillagée font pénétrer la lumière. Pei a aussi voulu rendre hommage à cette « explosion d’éléments décoratifs » caractéristique de l’architecture islamique. Inspiré par la ferronerie égyptienne, il a ainsi conçu d’immenses lanternes ajourées. Placées à trente-deux mètres de hauteur, elles sont visibles depuis la corniche. Un vaste atrium (sous la coupole) distribue les espaces, à la manière du hall sous la pyramide du Louvre. L’ensemble se compose de deux parties : un bâtiment de cinq niveaux pour les collections – sans oublier les bureaux, le restaurant et une boutique-librairie – relié par un patio à une aile de deux étages pour les programmes éducatifs. Au total, le musée compte plus de 4 000 mètres carrés d’espaces d’exposition dont 800 mètres carrés pour les manifestations temporaires.

 

Pour la scénographie, Pei a passé la main à son vieux complice Jean-Michel Wilmotte. L’architecte français, à qui l’on doit les espaces des Arts Premiers au Louvre, a utilisé un bois très sombre et une pierre de porphyre gris foncé, qui contrastent volontairement avec la luminosité du reste du bâtiment.

 

Réparties au premier et au deuxième étage, les dix-huit salles d’exposition temporaire sont ainsi privées de lumière naturelle. L’effet se veut à la fois théâtral et minimaliste. Les 700 objets présentés apparaissent sous un halo de lumière leur conférant un caractère quasi-mystique. Cette spectaculaire mise en scène ne doit rien au hasard.

 

L’architecte a fait appel aux avancées technologiques les plus récentes : vitrines antireflets de plus de quatre mètres de haut (un record), système électronique pour accéder aux objets sans manipuler les vitres et générateurs de lumière placés à distance des vitrines afin de ne pas exposer les pièces à la chaleur. Les espaces de Wilmotte sont totalement flexibles et devront évoluer au fil des prochaines acquisitions d’œuvres d’art. Nous voilà prévenus, le MIA n’est pas une institution figée, il n’en est au contraire qu’à ses débuts…

Les trésors de l’émir

 

Depuis les années quatre-vingt, la famille royale al-Thani se confectionne une collection d’œuvres d’art   afin d’alimenter les musées qui constitueront le principal attrait de Doha en matière de tourisme culturel. Le Musée d’Art islamique (MIA) n’a pas dérogé à la règle d’excellence que s’est fixée l’émirat qatari en la matière. Riche de plusieurs milliers de pièces, sa collection a été réalisée pour l’essentiel avant l’envolée des prix du marché de l’art islamique, aux alentours de 2002 et 2003. Les acquisitions seraient ainsi estimées à 270 millions de dollars. Elles témoignent de la grande variété des arts de l’Islam : céramiques, bronzes, ivoires, tapisseries, tissus, calligraphies, manuscrits, gemmes et pierres précieuses, éléments d’architecture, armes, bijoux, instruments scientifiques. Ces objets couvrent plusieurs siècles ( VIIIe au XIXe ) et un territoire immense comprenant le bassin méditerranéen, le Moyen-Orient et l’Asie centrale. Présentées selon une scénographie des plus sophistiquées, les 800 œuvres des galeries permanentes ont été retenues pour leur caractère d’exception. En première ligne de cette présentation  : la biche de Cordoue (Xe siècle) acquise 34,2 millions de francs en 1997 (plus de 5 millions d’euros). Au-delà de sa valeur marchande, il faut saluer la qualité sculpturale et le style de cette délicate bouche de fontaine en bronze représentant une biche parée d’arabesques délicatement gravées.

chefs-d’œuvre d’exception

Probablement originaire d’un palais andalou, elle devait revêtir un caractère hautement symbolique : dans les palais islamiques, les fontaines sont des éléments essentiels de l’architecture ; la biche associée au cerf représente l’union de l’homme et de la femme dans leur cheminement spirituel. En l’an 2000, à Paris, le Qatar s’était illustré lors de la vente de céramiques d’Iznik (Turquie) de la collection du docteur Chompret. L’émir n’avait alors pas hésité à dépenser quelque 550 000 euros pour une seule de ces productions parmi les plus cotées du marché, en l’occurence un grand plat daté de 1550. La plus raffinée des pièces Iznik acquises par le MIA n’est autre qu’une Carafe à eau (ou vase) dont les motifs floraux et arabesques créent un ensemble harmonieux. Particulièrement épurée, la Coupe du IXe siècle originaire d’Irak est une des premières pièces qui s’offre aux yeux du visiteur. Avec pour seul décor une ligne calligraphiée en bleue – «ma ’oumila salouha» (ce qui a été fait en valait la peine) écrite en caractères coufiques –, elle accorde un rôle majeur au vide. Sa forme s’inspire de la porcelaine chinoise, mais les potiers musulmans y ont introduit une innovation majeure par ce décor bleu sur fond blanc. Les potiers chinois reprendront ensuite à leur compte cette nouveauté pour produire à foison cette céramique fort célèbre, baptisée « bleu et blanc ». La traditionnelle faïence à décor lustré trouve également de beaux exemples, à l’instar de cette coupe (égyptienne ou syrienne) du XIIe siècle flanquée de la figure d’une harpie contemplative, cet oiseau magique symbolisant la lumière et portant bonheur. La liste est longue des chefs-d’œuvre présentés, au premier étage, selon une logique thématique (l’écriture, l’enluminure, la science…) et, au second, suivant un déroulement chronologique. Le directeur du musée, Oliver Watson, ancien conservateur des collections orientales à l’Ashmolean Museum d’Oxford, se félicite de la création de cet établissement capable, selon lui, de rivaliser avec les institutions du monde entier. Mais plus que de rivalité, il est surtout question de partenariats, pour monter des expositions temporaires, avec le British Museum, le Musée d’art islamique d’Egypte, le Musée du Louvre – l’institution parisienne doit ouvrir d’ici à 2010 une aile entière consacrée aux arts de l’Islam  – ou encore la collection royale du Maroc. A l’heure où ses voisins des Emirats arabes unis  s’offrent les plus grandes institutions culturelles de la planète – Le Louvre, la Sorbonne et le Guggenheim à Abou Dhabi, les musées allemands à Dubaï –, le Qatar a choisi de valoriser la culture du monde arabo-musulman, les échanges et rencontres dont elle s’est nourrie au fil des siècles. Jeune institution, le MIA se veut porteur de problématiques contemporaines. Inauguré le 22 novembre 2008, le musée organisait dès le lendemain un débat sur « l’architecture islamique entre tradition et modernité », suivi d’une conférence sur « au-delà des frontières, l’art islamique à travers les cultures ».

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