[EDITO #74] Imaginer des futurs depuis le Sud

En cette fin d’année, à mesure que nous préparions ce numéro, une évidence s’est imposée : le Sud n’est plus un espace périphérique où l’on observe, à distance, les mouvements du monde de l’art. Il est devenu l’un de ses lieux de fabrication les plus actifs, où se redéfinissent les modernités, les économies et les récits.

À Boukhara, la biennale inaugurale s’est inventée à distance du modèle international. Elle s’est structurée autour de l’artisanat local, des architectures restaurées, de la cosignature entre artistes et artisans, et d’une occupation très précise des lieux : caravansérails, médersas, maisons à cour. Ce choix n’est pas anodin : il signale avec brio une autre manière de produire de l’art, et ce, à partir du tissu local et de la mémoire active.

À Dakar, pour sa première édition sans Koyo Kouoh, Partcours tient sa ligne grâce à une économie légère et un réseau de lieux autonomes. Ateliers, maisons ouvertes, galeries en marge composent en rhizome ce récit collectif. L’ensemble pose une question structurante : comment maintenir une scène vivante sans dépendre d’une institution centrale ?

Notre dossier consacré au « miracle nigérian » éclaire cette dynamique, mais sur un temps long. Présent à travers ses artistes dans de grandes expositions partout en Europe, ce que le Nigeria montre aujourd’hui, c’est la continuité d’un écosystème bâti sur plusieurs décennies : écoles d’art, collectifs, fondations, musées, marché local robuste. La modernité s’y est construite non pas contre l’Occident, mais selon ses propres trajectoires. C’est l’invention de cette matrice qui explique aujourd’hui la visibilité internationale de la scène nigériane.

Fin novembre à Abou Dhabi, l’édition 2025 de la foire a montré un écosystème culturel élargi : musées, programmes publics et stratégies territoriales se sont livrés à une chorégraphie très précise et cohérente. Abu Dhabi Art est désormais l’instrument puissant d’un territoire qui organise sa propre narration culturelle.

Enfin, notre bilan du marché de l’art confirme une tendance : aux enchères, l’art de la région MENA avance sans prothèses financières. Liquide, maîtrisé et capable de réaliser des adjudications sérieuses sans garantie, ce marché, qui a toute sa place au cœur des scènes occidentales, se projette avec élan vers la prochaine saison.

Sans que nous l’ayons décidé, ce numéro de fin 2025 raconte un monde sans axe fixe et sans récit unique. Il faudra apprendre à lire ces lignes nouvelles.
Et en fonctionnant comme une cartographie, ces pages disent aussi ce que veut être Diptyk dans la décennie qui s’ouvre : une revue mobile, qui suit le déplacement des centres, les met en réseau, sans jamais les figer.

Meryem Sebti

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