Gulf futurism : aux frontières de l’hyperréel

Concept né dans les années 2010, brouillant les frontières entre dystopie dérangeante et futur imminent, le Gulf futurism a jalonné l’émergence de nouveaux imaginaires.

Des vitrines de luxe à perte de vue. Des centres commerciaux déserts aux proportions vertigineuses, où déambulent des consommateurs au regard hagard. Et partout des escalators serpentent, ne menant nulle part. Ouroboros contemporains. Ils hantent la vidéo Black Friday réalisée par l’artiste et écrivaine qatarie Sophia Al-Maria, et montrée en 2016 au Whitney Museum de New York. Ce même décor, frappé du sceau de l’hyperréel, sert le projet photographique The Desert of the Unreal conçu en collaboration avec Fatima Al Qadiri, artiste visuelle et musicienne koweïtienne. Les deux artistes y mettent en scène des personnages dans des centres commerciaux dépeuplés, parabole du vide de l’hypermodernité.

fatima-al-qadiri-sophia-al-maria-the-desert-of-the-unreal
Sophia Al Maria et Fatima Al Qadiri, The Desert of the Unreal, 2012.

Nous sommes alors en 2012. Les deux femmes assistent à la mutation effrénée de leurs cités. Derrière les dunes, d’interminables tours découpent l’horizon et percent le ciel bleu, rivalisant de hauteur et grandeur. L’expansion urbaine n’a plus de limites. Les ambitions modernistes des pétromonarchies du golfe Persique non plus. Selon Sophia Al-Maria, ces États ont troqué « la laine et le chameau » contre « le verre et l’acier ». Le passage d’un mode de vie bédouin séculaire à une société d’hypermodernité et de consumérisme débridé s’est opéré à une vitesse affolante. « Mais il semble qu’un morceau de l’histoire manque à cette équation », déclare l’artiste. « C’est justement dans cet intervalle que le concept du Gulf Futurism a commencé à germer », indique Sophia Al-Maria.

Courant artistique et cadre conceptuel puissant, il reflète cette course à la modernité, la surabondance technologique, l’opulence – quasi avilissante – du capitalisme. Les artistes formulent ainsi une critique acerbe de la « mall-ification » des grandes villes du Golfe, à l’instar de Doha ou Dubaï, tout en soulignant que ces mutations spectaculaires « sont entrées dans la vie quotidienne des citoyens [de ces régions, ndlr] sans provoquer de changements sismiques dans la société ». Paradoxe ? Pas totalement… Car dans cette nouvelle esthétique subversive qu’elles théorisent et explorent, les deux artistes – également membres du collectif GCC formé en 2013 à Art Dubai, particulièrement prolifique sur la notion de Gulf Futurism – nourrissent leurs travaux des représentations de l’hypermodernité régionale, d’une esthétique kitsch globalisée et des normes et écueils contemporains de leurs sociétés répressives. Un cocktail détonnant qui aboutit à la critique d’un futur dystopique devenu réalité, détaillent-elles dans les colonnes de référence de Dazed Magazine. Le Gulf Futurism est tout autant ancré dans un réel dissonant que projeté dans le futur. Cette spécificité fait le lit d’un autre concept qui s’étend au-delà des frontières du golfe Persique pour englober l’ensemble du monde arabe et sa diaspora : l’arabofuturisme.

À la une

Vue de la Somerset House lors de la 14e edition de 1-54 Londres

1-54 Londres : l’effet tremplin

Treize ans après sa création, la foire 1-54 a-t-elle réussi son pari ? Pensée comme une plateforme de visibilité internationale pour les galeries et artistes...

Vue du stand de La Loft Art Gallery, Frieze Masters 2026. © David Owens

Londres, hub des modernismes arabes et africains

À Londres, Frieze Masters et 1-54 accordent une place croissante aux modernismes arabes et africains longtemps marginalisés par l’histoire de l’art occidentale. Au-delà de leur...

Vue de l'installation Hold de Tarek Atoui à la Tate Modern. © Tate Photography / Yiil Liu.

Des sons pour les yeux las : Tarek Atoui à la Tate Modern

Dans le Turbine Hall de la Tate Modern, l’artiste libanais Tarek Atoui déploie Hold, une installation sonore immersive dont notre auteure Vamika Sinha livre une...

Toni Maraini enseigne l’histoire de l’art à l’École des beaux-arts de Casablanca, 1965. Photo : Mohamed Melehi, courtesy des archives Toni Maraini.

Toni Maraini, aux avant-postes de la modernité marocaine

L’historienne et critique d’art Toni Maraini, qui enseigna aux Beaux-Arts de Casablanca de 1964 à 1972, est à l’honneur de la 47e édition du Moussem...