Dans « Papers Blooming in a Forest », présentée au printemps à la Villa des arts de Casablanca et cet été à la Villa des arts de Rabat, Ilias Selfati retrouve ses chevaux, sa forêt et cette ligne qu’il travaille depuis près de quarante ans. Ici, c’est un nouveau dialogue qui se dessine, avec Tanger bien sûr, mais surtout avec celui qui, beaucoup plus tard, fera de la découpe une autre manière de dessiner, Matisse.
Par Meryem Sebti
Ilias Selfati sait dessiner d’un trait. Un poing fermé, une main abandonnée au bout d’un poignet qui disparaît hors du cadre : quelques lignes noires sur la surface laissée presque entièrement nue. Rien ne vient remplir le dessin. Ni décor, ni profondeur, presque aucune indication de matière. Notre regard est contraint de suivre le contour.
Ce dépouillement n’a rien de nouveau chez Selfati. Le dessin a toujours été chez lui un geste inaugural. Formé aux Beaux-Arts de Tétouan puis à Madrid, où il approfondit dans les années 1990 les techniques de l’estampe, de la gravure et de la sérigraphie, l’artiste a développé une pratique dans laquelle enlever compte au moins autant qu’ajouter. Ses chevaux en sont devenus la figure immédiatement reconnaissable : oreilles ou queue parfois escamotées, corps ramené à une silhouette stylisée. Une anatomie suffisamment présente pour être identifiable et suffisamment défaite pour basculer dans le signe.
À Casablanca, ils étaient cinq sur une feuille, brunis comme de petites apparitions archaïques, presque comme une peinture pariétale ; ailleurs, l’animal grossit jusqu’à envahir presque tout le cadre. Là, deux masses animales se touchent ou se traversent et deviennent presque une seule tache noire comme le test de Rorschach. Ce qui intéresse Selfati semble moins être le cheval lui-même que le seuil à partir duquel quelques informations suffisent à le faire apparaître.
Il faut prendre au sérieux la phrase inscrite sur le mur de la Villa des Arts de Casablanca : « Chez Selfati, le visible naît par accumulation et effacement ». Elle donne une clé plus intéressante que l’image familière de la « forêt intérieure ». Car toute cette exposition et l’état actuel de son œuvre procède de cette oscillation. Accumuler des formes jusqu’à les rendre indistinctes. En retirer jusqu’à frôler leur disparition.
D’une fenêtre à l’autre
Matisse apparaît à l’origine même de « Papers Blooming in a Forest ». Le rapprochement n’est pas arbitraire. Selfati est né à Tanger et Matisse y séjourne à deux reprises en 1912 et 1913, y réalisant certaines des œuvres décisives de sa période marocaine. Dans Fenêtre à Tanger, notamment, la fenêtre n’est déjà plus simplement le moyen de regarder le paysage : elle organise la peinture, brouillant la séparation entre l’espace que l’on habite et celui que l’on regarde.
Pour autant, Selfati ne s’intéresse pas à ce Matisse-là. Au rez-de-chaussée de la Villa, des silhouettes de tôle rouge, verte ou orange se détachent directement du mur. « J’ai découvert ce matériau que je trouve intéressant et j’essaie des choses », confie-t-il. On reconnaît encore des animaux mais leurs corps sont devenus des surfaces uniformes et leurs contours ont pris le relais de toute représentation intérieure. La ligne du dessinateur s’est épaissie, presque matérialisée. Elle n’entoure plus une forme : elle est devenue la forme.
Impossible de ne pas penser au Matisse beaucoup plus tardif des papiers découpés. Bien sûr, chez Matisse, le papier gouaché est découpé aux ciseaux ; ici la découpe devient objet, rigide, projetant son ombre sur le mur. Mais l’opération mentale s’en rapproche : dessiner non plus seulement en traçant une ligne, mais en isolant directement la forme dans la matière.
La comparaison devient d’autant plus intéressante que Selfati renverse le principe. Chez Matisse, le papier découpé conserve quelque chose de la légèreté du geste. Chez Selfati, le passage à la tôle donne au dessin un poids réel. Et pourtant, à quelques centimètres du mur, ces plaques retrouvent paradoxalement leur légèreté grâce à leurs ombres. Chaque cheval en produit un second, gris et mouvant. La sculpture redevient dessin.
La forêt sans paysage
Il serait tentant de lire ces animaux comme les habitants d’un bestiaire. Selfati lui-même a suffisamment installé chevaux, cerfs, insectes et végétaux dans son travail pour nous y inviter. Depuis les années 1990, la forêt revient avec obstination. En 2019, « When the Forest Takes Shapes » réunissait déjà près d’un quart de siècle de cette recherche ; en 2023, « The Forest Inside Me » en faisait encore le territoire d’une exposition entière.
Mais curieusement, Selfati montre rarement une forêt. Il en disperse plutôt les éléments. Un cheval. Cinq chevaux. Une masse animale. Des silhouettes agglutinées. Une forme rouge. Un morceau de végétation. La forêt est moins représentée que construite mentalement par celui qui regarde. C’est en cela que le titre Papers Blooming in a Forest prend son sens : le papier n’est pas le support sur lequel Selfati représente la forêt. Il est l’endroit où celle-ci peut advenir.
La grande toile magistrale suspendue au palier de la Villa des Arts de Casablanca semblait pousser cette logique jusqu’à la saturation. Là où les dessins ménagent de vastes réserves, elle occupe le champ par strates, signes, silhouettes et coulures rouges. Depuis l’escalier, elle apparaissait derrière la ferronnerie Art Déco de l’escalier, prise dans un autre réseau de lignes. L’accrochage produisait ici fortuitement quelque chose du propos même de Selfati : une image que l’on ne peut jamais saisir d’un seul bloc, parce qu’une forme en masque une autre.
En fin de compte, la filiation avec Matisse est moins une affaire d’hommage que de méthode. Tous deux ont compris, à des moments et avec des outils radicalement différents, qu’un dessin peut contenir davantage lorsqu’on lui demande moins. Chez Selfati, un cheval finit par tenir dans son contour, une forêt dans quelques animaux, un corps dans une main. Un art de la métonymie en somme. Et à force de retrancher, étrangement, le monde revient.
Ilias Selfati, « Papers Blooming in a Forest », Villa des arts Casablanca du 21 avril au 31 mai 2026 et Villa des arts Rabat du 11 août au 30 septembre 2026.